Steven Moore, sous pseudonyme, est “lanceur d’alerte” sur la question de la pédophilie en ligne depuis plus de dix ans.

C’est depuis mars 2019 qu’il a fait naitre “Alicia”. Alicia a douze ans, elle indique sur son profil Facebook qu’elle aime l’équitation et son chien. Un profil banal, fréquent. Mais derrière le profil d’Alicia, c’est Steven qui parle. Face à lui, des adultes discutent consciemment à quelqu’un qu’ils pensent être une petite fille de douze ans, pour lui faire des propositions sexuelles.

La peur doit changer de camp“. Steven Moore martèle sa maxime pendant notre conversation. Il est à l’initiative de ce réseau international. Le réseau (R)Évolution s’est déployé, avec des participants en Belgique, en France, en Suisse, au Canada et plus encore. “Ce sont des gens qui, le soir, en sortant du travail, vont traquer des criminels en ligne, ils vont éviter que des enfants se fassent violer peut-être demain“, explique Steven Moore. Il accuse les autorités et Facebook de complicité passive.

Un réseau organisé

Ils sont plus d’une cinquantaine dans le pays selon Lambert Argus. “Il y a plein de mouvements qui existent en Belgique“, souligne-t-il. Lambert a intégré le réseau (R)Évolution : “on n’a pas les mêmes lois pour les gens que j’essaye de neutraliser en Belgique“. Mais les mécaniques sont identiques.

Steven Moore nous parle des intercepteurs et des enquêteurs. Les intercepteurs, ce sont les personnes qui se font passer pour des enfants. “On a 1500 personnes pour faire du signalement, pour faire de faux profil“, annonce l’initiateur du projet. Ils s’appliquent à écrire de la même manière qu’un enfant de cet âge, pour tromper le supposé pédophile.

Dans les extraits de conversations d’Alicia que nous avons pu consulter, les éléments envoyés par des adultes ne sont pas équivoques. Propositions de rapports sexuels, photographies de sexe, demande d’échange de photos et/ou vidéos et bien plus.

Ce sont ensuite les enquêteurs qui prennent le relais. “Ils vont rechercher toutes les informations en open source”, c’est-à-dire toutes les informations qui sont légalement disponibles en ligne sur la personne. Ils parviennent à obtenir un nom, un lien familial, un ancien travail ou même une adresse.

Les intercepteurs sont “formés” par les membres du réseau. “Il y a des façons de faire, des procédures très strictes à respecter comme les règles de non-incitations, il y a beaucoup de choses à connaitre“, explique Steven. Par exemple ne pas faire une demande d’ami à un supposé pédophile pour l’inciter à entamer une discussion. Si ces procédures ne sont pas respectées, le dossier ne pourra pas être déposé devant la justice. “C’est très technique au niveau de la loi, pour permettre l’ouverture d’une procédure judiciaire, il y a beaucoup de choses à connaitre“. Les membres du réseau ont parfois confronté directement les pédophiles, lorsqu’ils proposent une rencontre physique. Mais l’objectif principal est une reprise du dossier par la justice.

Et la justice ?

On essaye de montrer que les pouvoirs publics ne mettent pas les moyens concrètement en place, ils sont en sous-nombre, ils sont à un effectif complètement ridicule“, explique Steven Moore. Ces pouvoirs publics, notamment la justice, n’accueillent pas les dossiers du réseau avec enthousiasme selon les membres. Lambert Argus, de (R)Évolution, affirme qu’il a déposé un dossier à la justice belge à propos d’un supposé pédophile. “J’ai pris contact fin janvier“, explique-t-il. Si le dossier a effectivement été “reçu”, les autres n’ont pas été pris en compte. Lambert Argus nous signale également qu’au moment où nous lui parlons, le présumé pédophile n’a toujours pas été interpellé, “on est à trois mois et il est toujours dans la nature“.

Le service communication du SPF Justice confirme qu’un magistrat a “effectivement reçu un membre de ce collectif“. Le dossier serait actuellement à l’information : “Ces enquêtes sont délicates et doivent être diligentées avec discrétion et minutie“, nous précise l’attachée politique de communication. Le parquet en profite pour insister sur les dispositions légales, “notamment en matière de recevabilité de la preuve, de sorte qu’il ne s’agit pas de s’improviser « justicier » sans respecter le cadre légal“. Une mise en garde qui n’exclut alors pas les dossiers proposés par le mouvement révolution, en théorie.

Le problème Facebook

Ces pédophiles ne sont pas tout le temps des prédateurs isolés. Ils sont nombreux et s’organisent parfois en réseau. “Ils proposent des partouzes avec des enfants“, explique Steven Moore. Ces prédateurs en nombre se matérialisent par des groupes ou des pages sur Facebook. Sur les exemples visuels que nous montre Steven Moore : des photos d’enfants nus. Des commentaires en nombre remercient la publication. Les utilisateurs ne se cachent pas, et passe leur requête directement par des publications : “envoyez-moi des vidéos de sexe d’enfants”, “ajoutez-moi à n’importe quel groupe et échangez-moi des vidéos d’enfants”.

Le réseau citoyen signale ces pages et les publie sur son groupe pour les dénoncer. Steven Moore déplore le temps pris pour fermer ce genre de pages : “après plusieurs jours de signalement, par des centaines voire des milliers de personnes“. Parallèlement, certaines publications du réseau pour dénoncer ces pages sont censurées, dans la seconde. “Ils m’ont dit que ça ne respectait pas les standards de la communauté“, précise Steven Moore. Pour lui, “ces pages prolifèrent et peuvent se multiplier sans problème et nous on est censuré dans la seconde quand on dénonce ça“. En treize ans, il comptabilise 31 censures de comptes ou de pages par Facebook sur le sujet. Des pages très suivies : “une à 175.000 abonnés, une autre à 75.000“, précise Steven Moore.

La responsable communication de Facebook pour le Benelux, Kim van Bokhoven, nous a expliqué qu’elle ne pouvait évidemment pas commenter un blocage de compte spécifique. “Mais en général, je peux dire que les comptes authentiques qui signalent des pages ou des profils Facebook pour des violations potentielles ne sont pas eux-mêmes bloqués“, précise-t-elle. Le compte de Steven Moore ne serait donc pas “authentique”. Kim van Bokhoven nous a également redirigés vers les règles d’authenticité d’un compte. Des règles qui soulignent l’interdiction de mentir sur son identité, d’utiliser de manière détournée les produits de Facebook, et d’usurper l’identité d’autres personnes. Par déduction, le compte de Steven Moore aurait donc été bloqué parce qu’il n’utilise pas sa véritable identité. Concernant les contenus pédopornographiques sur le réseau social, la responsable communication nous indique que Facebook publie un rapport de transparence mondial tous les six mois, mais ces chiffres ne sont pas segmentés par pays ce qui ne permet d’évaluer l’ampleur du phénomène à l’échelle de la Belgique, ni même l’efficacité des moyens en place. Notez qu’un centre de sécurité a été lancé avec des collaborations avec des partenaires locaux, comme Childfocus en Belgique.

Finalement, ce réseau citoyen demande une forme de reconnaissance puisque les actions ont prouvé leur efficacité. “Ça fait un an que je tends la main aux autorités par médias interposés, en leur demandant un cadre légal“, explique Steven Moore. “Ce qu’on voudrait nous, c’est des associations reconnues avec des interlocuteurs de la police reconnus, avec de vraies procédures” affirme Lambert Argus.