Trois jours après leur publication sur Internet, le gouvernement américain a demandé le retrait des plans du Liberator, premier pistolet fabriqué par imprimante 3D. Mais ces fichiers ont déjà été téléchargés plus de 100 000 fois. La presse s’effraye.

Une partie métallique a été ajoutée pour rendre l’arme détectable et donc conforme à la législation américaine. (Defense Distributed)

Pan! Quinze petits morceaux de plastique arrondi et une seule pièce métallique, qui sert de percuteur: on dirait un jeu d’enfants, un puzzle voire un tangram, et pourtant. Le Liberator, en hommage au FP-45 Liberator utilisé par les Alliés pendant la Deuxième Guerre mondiale (!), est ce pistolet qu’il est possible de fabriquer tout seul chez soi avec une imprimante 3D, inventé par un étudiant en droit de 25 ans, libertarien, Cody Wilson. «L’innovation technologique dans tout ce qu’elle a de plus effrayant, commente lapidairement Le Nouvel Observateur. Le «Liberator» a tiré sa première balle il y a 10 jours sur un stand de tir d’Austin, au Texas. A peine mise en ligne sur YouTube, la vidéo a été visionnée 3 millions trois cent mille fois (oui, 3,3 millions). La réplique n’a pas tardé: inquiet de la prolifération, le gouvernement américain a demandé le retrait des plans du web juste avant le week-end.

«En plein débat sur le contrôle des armes à feu, le gouvernement américain montre les muscles», commente Atlantico.

Le projet de plate-forme Wiki weapons vise à «répandre gratuitement sur le net des plans de modèles informatiques 3D pour réaliser des armes à feu imprimables en tout temps et en tout lieu. Avec, si possible, des imprimantes les moins chères du marché» rappelait la semaine dernière la RTS, qui a même mis en ligne la vidéo de Cody Wilson. Permettre à n’importe qui de fabriquer des armes à feu en toute discrétion, tout le temps et partout: c’est cet objectif qui vaut à l’étudiant de figurer dans le classement des «15 personnes les plus dangereuses du monde» du magazine Wired. Et qui inquiète le gouvernement américain, on le comprend.

Forbes, le magazine des millionnaires, le plus en pointe sur le sujet, publie le texte de sa lettre: «En attendant que le Département d’Etat se prononce, Defense Distributed (le site associatif et non lucratif de Cody Wilson) doit considérer ses données techniques comme soumises à l’ITAR [International Traffic in Arms Regulation] et donc les retirer». Réponse étonnamment apaisante de Cody Wilson: «Nous devons nous soumettre, réagit-il toujours dans Forbes. Il faut supprimer tout accès public, comme demande la lettre, c’est peut-être impossible, mais nous allons faire notre partie du boulot en les retirant de nos serveurs». Le Monde note au passage que la décision de Cody Wilson d’immédiatement obéir aux injonctions du gouvernement américain a «déplu et agacé. Car il avait promis […]de ne jamais supprimer le moindre fichier».

Vœu pieux

De fait, les fichiers ont bien disparu du site Defcad, une vitrine de Defense Distributed, ce qui a immédiatement entraîné une centaine de commentaires acides et virulents, dans la lignée «Résistons, car ce projet veut faire du 2e amendement [qui garantit pour tout citoyen américain le droit de porter une arme] une réalité tangible».

Mais à l’heure d’Internet, retirer un fichier est bien sûr un vœu pieux. «La décision des autorités américaines intervient sans doute un peu tard», explique le Huffington Post, qui reprend les informations de Forbes: «Les fichiers ont été téléchargés 100 000 fois les deux premiers jours de leur mise en ligne. En tête des internautes intéressés par ces plans, on retrouve des Américains, suivis des Espagnols, des Brésiliens, des Allemands et enfin des Britanniques.» Il faut dire que les fichiers ont été hébergés sur Mega, le service de stockage installé en Nouvelle-Zélande de Kim Dotcom, l’ex-créateur de Megaupload, mais oui, le revoici, et «grand critique du gouvernement américain», rappelle Forbes. Et depuis la demande de retrait américaine, «les fichiers sont aussi disponibles sur Pirate Bay, le site de partage qui résiste toujours à la censure…»

Selon Les Inrockuptibles, qui ont lu TorrentFreak, les responsables de The Pirate Bay assurent qu’ils ne retireront pas les dessins de Cody Wilson: «The Pirate Bay a pendant près de dix ans fonctionné sans jamais retirer un seul fichier sous une pression extérieure. Et il ne le fera jamais.»

Une anarchie libertaire très web-compatible

Quel est le rapport entre The Pirate Bay, ardent défenseur de l’Internet libre, Kim Dotcom et Cody Wilson, un passionné d’armes? C’est que «Cody Wilson se revendique du crypto-anarchisme, explique Le Monde dans un portrait récent du polémique père du Liberator, une philosophie politique hostile à toute forme de surveillance des communications et prônant le respect absolu de la liberté d’expression, de l’intimité et de l’anonymat sur Internet. Favorable à l’égal accès des citoyens à toute technologie, farouche opposant à toute tentative de contrôle, perçue comme une insupportable censure, Cody Wilson est tout autant attaché au premier amendement de la Constitution américaine (relatif à la liberté d’expression) qu’au deuxième, garantissant le droit de porter des armes.» D’où le projet de Wiki Weapon – Julian Assange n’est pas loin non plus…

Le danger du Liberator n’est pas tant du côté des terroristes qui savent où et comment acheter des armes autrement plus massives, que des M. Tout-le-monde qui veulent pouvoir s’équiper en toute discrétion, et des déséquilibrés, lit-on sur Twitter. Si un fusil d’assaut peut être fabriqué par n’importe quel propriétaire d’imprimante 3D, cela ôte tout pouvoir de contrôle aux autorités. A la grande joie de Stéphane Montabert, le président de l’UDC à Renens, dans son blog Contrepoints ce lundi: «Defense Distributed vient subitement de donner à des milliards d’êtres humains la possibilité de se défendre […] Les partisans du contrôle des armes peuvent s’indigner autant qu’ils veulent, ils livrent un combat d’arrière-garde. La donne a changé. La pétoire jetable peut jaillir de nulle part. Il est possible de la créer au besoin, si l’insécurité devient trop pressante dans le voisinage, par exemple, ou si le gouvernement prend des virages par trop menaçants envers les libertés individuelles»… Même analyse sur le site Nouvelles de France, situé tout à droite de l’échiquier politique de l’Hexagone: «Le droit à l’autodéfense, scandaleusement restreint pendant des décennies par l’Etat dans de nombreux pays dont la France, est en passe d’être ressuscité grâce aux nouvelles technologies. Évidemment, après cela, il sera plus difficile de spolier les épargnants sur ordre de l’Union européenne et du Fonds monétaire international ou de mépriser un million de défenseurs de la famille…»

On est loin, bien loin du puzzle pour enfants. Même si la viralité des fichiers du Liberator promet d’être un casse-tête durable pour tous les gouvernements.

Catherine Frammery, Le Temps

A lire à ce sujet: L’impression en 3D comme danger, défi ou délire?, sur lesoir.be

3 Commentaires

  1. Je vois pas trop en quoi ça peut leur poser problème, dans la mesure où les armes sont en ventes libres de toute façon…

  2. Julien Renaux, aux USA il y a 283 millions d’armes en libre circulation pour le moment, donc vous pensez bien qu’ils sont même plus à ça près :/

  3. Il s’agit “juste” d’un pistolet en matières composites totalement indétectable aux contrôles d’embarquement dans les aéroports. Magnifique…

    Quant à “France Nouvelle” qui mêle droit à l’autodéfense et FMI, ça laisse rêveur quant à leur démagogie…

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