Ce jeudi 16 décembre s’est produit à Bruxelles un étrange mélange des genres : des hackers, des employés d’institutions publiques et même quelques politiques égarés se sont réunis pour faire « évoluer nos démocraties ».

Cette première rencontre du HackDemocracy avait pour but de se faire rencontrer deux catégories de citoyens qui se regardent généralement en chiens de faïence. Mais aussi de démystifier le monde des hackers : « un hacker est quelqu’un qui est passionné d’informatique et qui peut développer un site internet ou une application mobile ou autre » précise l’organisateur de ce premier chapitre, Xavier Damman, le fondateur de Storify.

Cet entrepreneur belge installé à San Francisco espère voir ces réunions répétées mensuellement à Bruxelles, même s’il retourne de l’autre côté de l’Atlantique, où d’autres déclinaisons du projet son prévues. Entretien

Comment vous est venue l’idée de ce HackDemocracy ?
C’est une idée ancienne, j’ai cofondé le site europatweets qui avait pour but de publier les tweets des parlementaires européens. Je pense qu’il y a beaucoup de hackers qui ont envie de faire quelque chose qui a de l’importance. On fait des hacks, on développe des applications pour le fun parfois, mais si cela peut servir à quelque chose qui va bien au delà de la simple satisfaction de faire quelque chose qui fonctionne, je pense que c’est intéressant. C’est vraiment ça le but : donner aux hackers l’opportunité de faire des choses pour la démocratie qui vont pouvoir servir à plein d’autres gens. Même si on ne sait pas encore comment la démocratie de demain sera faite, ce qui est sûr c’est qu’elle ne sera plus basée sur le papier. Elle sera basée sur internet, donc on a besoin de ces hackers, de ces ouvriers de la nouvelle génération digitale pour créer ce futur.

La démocratie ce sont aussi tous les citoyens. Comment les faire participer ?
En leur fournissant de l’information par rapport à ce qui se passe dans la démocratie dans un format qui les intéresse. Aujourd’hui personne ne va sur le site officiel de la Commission Européenne. Par contre, quand des hackers travaillent avec The Guardian en Angleterre et mettent en ligne toutes les dépenses des parlementaires anglais. Chacun peut alors vérifier à quoi l’argent des contribuables est dépensé et là, soudainement, ça attire pas mal d’intérêt. Il y a pas mal de gens qui ont regardé dans ces bases de données et c’est comme ça qu’un scandale est apparu. Maintenant les politiciens anglais font beaucoup plus attention qu’avant à leurs dépenses. C’est le genre de chose qu’on voudrait développer.

Les hackers sont les nouveaux Woodward et Bernstein qui font tomber un gouvernement avec l’affaire du Watergate ?
Je pense en tout cas qu’ils ont un rôle important à jouer. Les hackers ont une position qui leur permet de développer ce genre de chose sur internet. Mais tout le monde à un rôle important à jouer. On a besoin des personnes qui travaillent pour les transports public, pour une administration ou pour un parti politique. Elles ont conscience de problèmes qui peuvent être résolus par des hackers et on a besoin d’eux pour donner du feedback, donner des idées d’applications à créer et de les utiliser.

Le HackDemocracy est un mouvement global ?
Oui, je vais commencer un chapitre à San Francisco. On a des contacts pour lancer quelque chose à Washington DC et je l’espère aussi à Paris. C’est un mouvement global qui n’est pas lié à un État quel qu’il soit. D’ailleurs, tout le monde peut apprendre à devenir hacker n’importe où dans le monde avec des tutoriaux en ligne. Il n’y a pas de raison d’avoir des frontières, le meet up ici à Bruxelles se fait en anglais, comme ça les Flamands, les Wallons, les Espagnols, tous les gens qui sont ici à Bruxelles dans le cadre européen peuvent participer.

Vous vivez aujourd’hui à San Francisco, pourquoi ?
C’était quelque chose de naturel de m’installer à San Francisco. Nos parents quittaient la campagne pour aller dans la capitale de leur pays pour faire du business à l’échelle nationale. Aujourd’hui, notre génération c’est pareil, sauf qu’on va à la capitale de l’industrie dans laquelle on veut faire du business, si on veut le faire à l’échelle globale. Donc si on veut faire une startup dans le monde du web, c’est San Francisco, si on veut travailler dans la robotique, on va à Tokyo. Je voulais lancer une startup web, San Francisco était l’endroit idéal pour le faire. L’écosystème est évidemment plus développé là-bas qu’ici et c’est nettement plus facile.

Mettre sur pied une communauté comme le HackDemocracy c’est aussi une tentative de recréer cet environnement ?
Bien sûr, c’est aussi le but. Après ce meet up on voudrait organiser ce qu’on appelle un hackathon : des hackers semettent en groupe et tentent de développer vite fait un site internet ou une application pour faire évoluer la démocratie. C’est ce qui est important pour l’innovation. Elle ne doit pas se créer à partir d’un subside ou d’un gouvernement qui décide d’innover. Ca ne marche pas comme ça. L’innovation arrive en réunissant des gens qui sont issus de milieux différents, d’industries différentes et c’est un des buts premiers de ce groupe-ci.

Mais ce type de projet ne court-il pas le risque d’être récupéré politiquement ?
C’est un problème effectivement. Je voudrais que ce meet up garde comme but de permettre aux gens de se rencontrer. Après, ce qu’ils décident d’en faire, c’est leur problème ou leur chance. Mais je pense qu’au niveau politique à l’heure actuelle, ils sont à des années lumières de se rendre compte de ce qui est en train de se passer réellement. Pour moi, WikiLeaks c’est un peu l’équivalent de Napster dans le monde de la musique. Les grandes maisons de disques étaient à des années lumières de comprendre ce que Napster signifiait à l’époque et ça les a totalement bouleversées. WikiLeaks et cette culture des HackDemocracy est quelque chose qui peut bouleverser, dans le bon sens du terme le fonctionnent actuel de nos sociétés.

À propos de WikiLeaks, la pub pour ce HackDemocracy disait « nous ne sommes pas tous comme Julian Assange », pourquoi ?
Oui, je ne sais pas quelle heure il était quand j’ai fait ce flyer… L’idée c’était plutôt de susciter le questionnement. Les gens ne comprennent pas très bien ce que hacker veut dire. Dans la langue française, beaucoup plus qu’en anglais, le mot hacker est vraiment perçu comme un pirate négatif qui veut le mal. Alors qu’un hacker c’est quelqu’un qui aime faire des choses en informatique. Il peut le faire avec de mauvaises intentions, mais la majorité ont des bonnes intentions et veulent faire des choses intéressantes. C’est l’idée aussi de ce meet up : démystifier les hackers.

Propos recueillis par Zoé de York