Entre manipulation et désinformation, les opérations d’influence de la Chine

La Chine étend son influence dans le monde avec des méthodes de plus en plus agressives. Telle est la conclusion du rapport de l’Institut de recherche stratégique de la grande école militaire française (Irsem).  

Une analyse de la propagande chinoise

Le rapport de 650 pages “Chinese influence operations – a Machiavelli moment”, passe au crible les institutions, actions et projets plus ou moins secrets utilisés par Pékin pour manipuler l’opinion occidentale. Les 650 pages décrivent méticuleusement les moyens utilisés par le pays pour exercer une influence à l’étranger, des “plus bénins” (diplomatie publique), aux “plus malins” (activités clandestines). Y sont aussi explicitées les tentatives de manipulation agressive de l’opinion publique à l’étranger par le biais de groupes de réflexion, d'”institutions Confucius” et de médias.

Le papier est rédigé par Paul Cheron, expert en renseignement et spécialiste de la Chine et le politologue Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, spécialiste de la sécurité. Tous les deux expliquent comment la Chine “machiavélique” a construit un réseau tentaculaire pour exercer son influence dans le monde entier. Il s’agit probablement l’analyse la plus complète de la machine de propagande chinoise jamais publiée en français.

Le nouveau visage de Pékin

Les deux analystes affirment que, pendant longtemps, la Chine a voulu être aimée plutôt que crainte. Elle a voulu séduire, en projetant une image positive d’elle-même dans le monde et en suscitant ainsi l’admiration.

Mais depuis peu, Pékin montre un tout nouveau visage. “Ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou”, avance le rapport. Les auteurs comparent Pékin au Prince de Machiavel. Selon eux, la Chine considère qu’aujourd’hui “il est plus sûr d’être craint que d’être aimé”.

Taïwan, parmi les cibles prioritaires

Taïwan et Hong Kong constitueraient le premier front de la “guerre politique” de Pékin. Les deux territoires seraient des avant-postes, des terrains d’entraînement et des “laboratoires de R&D” des opérations chinoises. Les résultats obtenus sur ces deux territoires peuvent ensuite être affinés et appliqués à d’autres cibles dans le monde.

Le rapport met en évidence la diffusion de fausses informations. Deux objectifs : affaiblir la démocratie taïwanaise et résigner les Taïwanais à accepter l’annexion chinoise. Le système de propagande est simple. Les médias d’état chinois publient de fausses nouvelles, reprises par de faux comptes de médias sociaux taïwanais. Les médias taïwanais reprennent ensuite ces informations, sans les vérifier. À la fin de ce processus le lecteur ne connaît plus l’origine de la nouvelle.

Mais malgré les efforts de Pékin, à peine 1,5% des Taïwanais se disent favorables à une annexion chinoise. Selon le rapport de l’Irsem, cette stratégie serait donc contre-productive. Les auteurs observent tout de même que la Chine s’adapte. Par exemple, Pékin concentre désormais ses fausses informations sur le domaine militaire. L’objectif ? Faire croire aux Taïwanais qu’une invasion chinoise est inévitable et fournir des prétextes à une intervention militaire de Pékin.

La Chine, nouveau rival de l’Union européenne

Ces dernières années, en réponse au durcissement de la position politique et diplomatique de la Chine, l’UE, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Japon et d’autres pays ont fait preuve d’une plus grande méfiance à l’égard des relations avec Pékin.

Dans ses perspectives stratégiques UE-Chine de 2019, l’Union européenne (UE) décrit la Chine comme un “rival systémique”. Plus tôt cette année, le “China security report” du Japon déclarait que si les “activités militaires unilatérales de la Chine se poursuivent sans consensus, elles pourraient conduire à la perturbation de l’ordre international”. Dans un communiqué, la ministre des Armées française Florence Parly parle d’une “concurrence stratégique et militaire accrue” avec la Chine. Cette constatation faisant écho à des remarques similaires de l’armée américaine. Enfin, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ont formé “Aukus”, un partenariat stratégique qui vise implicitement à contrer l’influence croissante perçue de la Chine.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping, l’image de Pékin s’est dégradée. Une image qui pourrait “indirectement affaiblir le Parti, y compris vis-à-vis de sa propre population” selon les auteurs. Le rapport conclut que, si cette posture implique certains succès tactiques, “elle constitue un échec stratégique, la Chine étant son meilleur ennemi en matière d’influence”.