Après la parution de l’article dans l’édition papier du Soir de ce mercredi 6 février, « Les artistes ne gagnent pas encore leur vie avec la musique en ligne », la rédaction de Geeko a voulu rester objectif et donner la parole aux incriminés, les sociétés de streaming, en posant quelques questions aux ténors du genre : Spotify et Deezer.

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– Qu’est ce que le streaming musical ?

Petit rappel de barême : le streaming est un principe de lecture en continu sur internet, qui s’oppose par nature au téléchargement qui nécessite l’acquisition totale des fichiers avant la lecture. Le streaming permet la lecture d’un flux audio ou vidéo à mesure qu’il est diffusé. Néanmoins, le streaming est pas nature théorique un téléchargement puisqu’il y a échange de données brutes entre un client et un serveur. Mais là ou la différence s’opère c’est dans le fait que la lecture en continu utilise un système de stockage provisoire et n’apparaît pas directement sous la forme d’un fichier sur le disque dur du destinataire. Les données sont téléchargées en continu dans la mémoire vive (RAM) puis sont analysées et transférées en temps réel dans un lecteur multimédia pour permettre l’utilisation.

Le streaming musical est donc une manière de télécharger sans stocker, d’écouter un morceau sans le posséder. Grâce à un système de fonctionnement de type pair-à-pair, le streaming mélomane permet une écoute quasi instantanée des fichiers musicaux. Avec un système de classement par artiste et par album, une fonction hors connexion et la possibilité d’acheter directement les morceaux de l’artiste par voie légale, le streaming musical s’impose petit à petit comme la référence pour profiter de sa musique.

Les morceaux ne sont pas stockés sur le disque dur et ne sont pas disponibles ailleurs que dans le programme de streaming musical, limitant ainsi les risques de partage illégal. Avec la fermeture de Megaupload, les jeunes de 18 à 24 ans ont commencé à chercher d’autres sources pour acquérir de la musique et c’est tout naturellement que les services de streaming se sont imposés comme la meilleure solution. Mais comment expliquer ce revirement soudain ? De manière très simple : télécharger de la musique illégalement demande désormais plus d’efforts, de recherche et de patience que l’écoute légale en streaming via Spotify ou Deezer par exemple. Là où il était nécessaire de trouver un fichier de bonne qualité, hébergé sur une plateforme obscure, avec des temps d’attentes longs et pénibles, le streaming musical propose une écoute rapide, des fichiers de qualité supérieure et une facilité générale qui séduit.

Le service est basé sur un système de freemium ( gratuit mais il est possible de profiter de plus d’avantages en payant un abonnement). Limité à un certain nombre d’écoutes par mois, le streaming musical ne parvient réellement à convaincre les mélomanes que grâce à son offre premium : écoute illimitée, des fichiers de qualité supérieure cadencés à du 320 kb/ps et la possibilité d’écouter sa musique hors-ligne sur son ordinateur ou son appareil média. C’est certainement cette dernière fonction qui remporte le plus de succès. En effet, enregistrer ses playlists, albums et artistes préférés afin de les écouter sans connexion internet revient concrètement à télécharger légalement et facilement afin de les écouter autant de fois que l’on veut, sur son ordinateur comme sur son smartphone. Pour 10 euros par mois en moyenne, ce service rencontre un engouement qui se démultiplie au fil des ans.

En résumé, les offres de streaming musical légales font une percée dans le monde de la vente de musique en ligne et séduisent de plus en plus de personnes. Notre article en version papier revient sur ce phénomène en dévoilant des chiffres peu glorieux et affirme en regard aux revenus ridicules procurés aux artistes, que la mort du CD, c’est la mort des musiciens.

– “La mort du CD, c’est la mort des musiciens”

© Darek Szuster

Dans notre article du 06/02/2013, on pouvait lire plusieurs chiffres accablants. En effet, même si le streaming progresse à toute allure en Europe (jusqu’à représenter 3% du marché de la musique en Belgique), les revenus des groupes, eux, restent moindres : un tarif de rétribution de l’ordre de 0,0041 euro pour le producteur, qui après avoir pris sa part, donne le reste à l’artiste. Autant dire des clopinettes.

Le principe de rétribution n’est pas à la faveur des artistes : les maisons de disque reçoivent un montant proportionnel au nombre d’écoutes. Ils distribuent ensuite un certain pourcentage à l’artiste en fonction du contrat qu’ils détiennent avec eux.

Selon Patrick Printz de la Fédération Wallonie-Bruxelles, « une écoute sur Spotify version payante, c’est 0,0041 euro pour le producteur. Pour la version gratuite, c’est encore moins : 1 euro pour 10.000 écoutes.”

Le groupe indépendant anglais Uniform Motion a récemment dévoilé ses revenus sur son blog afin de prouver qu’il n’est plus possible de vivre de sa musique : une écoute sur Spotify rapport en moyenne au groupe 0,003 euro au groupe. Un album complet, du coup, tourne autour de 0,029 euro . Il faut donc 1000 écoutes d’album complet pour empocher 30 euros. Cette somme ne servira en réalité qu’à rembourser les frais de mise en ligne du travail des artistes : il leur en coûte 35 euros par an pour garder un album sur iTunes, Spotify et Amazon. Uniform Motion poursuit en expliquant «  Nous ne gagnons donc pas d’argent sur iTunes avant que 24 personnes n’aient acheté la version digitale de notre album ».

Un exemple concret ? Si vous donnez 10 euros pour un CD en ligne : 0,51 eur va à Paypal pour la transaction.1,50 euro à Bandcamp( site de vente de musique indépendante en ligne) pour l’exposition en tant qu’artiste indépendant. Il reste à payer le pressage du CD, 1,20 euro, 0,50 euro pour imprimer le livret, le packaging revient à 1,80 euro et 0,35 euro vont permettre de stocker l’album bien en vue. Sur 10 euros, les artistes gagnent 4,15 euros, contre 0,029 euro en streaming. La mort du CD, c’est la mort des musiciens.

Fabrizio Gentile, porte-parole de Deezer : ” Je pense que le support physique existera toujours d’une manière ou d’une autre, autant le cd que le vinyl qui jouit d’un fort regain d’intérêt. Deezer est une nouvelle manière d’écouter et de faire découvrir la musique. Grace à notre editorial qui propose plus de 70 nouvelles suggestions d’albums ou singles par semaine, je pense que c’est une formidable vitrine pour de nombreux artistes dont certains ont parfois beaucoup moins de visibilité.”

Je dirais donc que Deezer est une opportunité pour le musicien“. conclut-il.

– 500 millions de dollars pour les artistes présents sur Spotify

© REUTERS/Shannon Stapleton

Geeko a tenu à connaître la version des boîtes de streaming musical afin de faire pencher la balance vers une information plus objective.

Nous avons donc contacté Spotify et Deezer afin qu’ils nous fassent part de leur version des faits.

Selon Sofie Grant, porte-parole de Spotify, il est important de noter que la société suédoise de streaming musical « n’est pas en relation avec les artistes et n’a aucune inférence entre ces derniers et leur labels. Spotify a des accords avec les labels qui ont eux même des contrats avec les artistes et les sociétés collectives comme la Sabam. »

Il est bien entendu clair qu’un groupe comme Metallica (récemment arrivé sur Spotify d’ailleurs) a plus de chances de faire de meilleurs bénéfices avec le streaming en ligne qu’un groupe belge indépendant : les accords entre artistes et labels sont la clé. Un mauvais contrat ne permettra pas aux musiciens de gagner de grosses sommes d’argent.

En partant de ce postulat, poursuivons avec quelques chiffres : lors d’un événement à Los Angeles, Daniel Ek, fondateur et CEO de Spotify, a révélé que sa société allait payer 500 millions de dollars aux groupes en 2013, ce qui constitue une nette avancée en la matière puisque jusqu’à présent, la société suédoise n’avait payé que 500 autres millions de dollars depuis sa fondation en 2008. En comparaison, Pandora, un service de radio personnalisée en ligne n’a payé les ayants-droits « que » 230 millions de dollars en Octobre 2012. Rob Wells, président de la branche digitale chez Universal a d’ailleurs affirmé que « Spotify était une ressource substantielle de revenus pour le label ».

On pourrait se demander, en voyant l’opinion des artistes, ce qui pourrait les pousser à se promouvoir sur Spotify : « Notre service permet de rendre la musique disponible à plus de 20 millions d’utilisateurs dont 5 millions sont des membres premium. Spotify donne près de 70 % de ses revenus aux ayants-droits, le service à déjà payé 500 millions de dollars en royalties depuis son lancement. »

Pour ce qui est du peu de rétributions que les artistes gagnent avec Spotify, Sofie Grant assure que « le service de streaming paie des millions de dollars par an pour pouvoir diffuser cette musique, ce qui est plus que Youtube, plus que les radio d’internet ou même les radios traditionnelles.”

En chiffres Spotify étonne : 81% des utilisateurs gratuits achètent de la musique et 70 % des utilisateurs payants font de même. 36 % des 18-24 ans sont moins enclins à télécharger illégalement de la musique.

Selon une analyse de Billboard, les territoires européens où Spotify est actif ont vu leurs revenus digitaux grimper de 43%, rien qu’en 2010. En comparaison les pays où Spotify n’est pas encore lancé n’ont perçu qu’une augmentation de 9,3 %.

Concrètement, le streaming musical a tout simplement un effet bénéfique sur l’industrie de la musique. Avec le déclin du CD, la seule alternative viable reste le streaming.

Pour continuer dans les chiffres : la première moitié de 2012 a vu naître ce véritable engouement pour la musique en ligne. Plus de 64% des ventes du marché de la musique étaient en ligne et 90 % de ces ventes digitales provenaient des services de streaming.

Mais le véritable potentiel commercial des services de streaming ne se limite pas aux ventes de titres et d’albums mais réside dans l’extraordinaire potentiel de promotion musicale. Par exemple, le dernier album de Mumford & Sons « Babel » a littéralement explosé les records grâce à Spotify : plus de 8 millions d’écoutes d’au moins un titre de cet album ont étés enregistrées aux USA en une seule semaine. De plus l’album s’est vendu à plus de 600.000 exemplaires cette même semaine.

Le fondateur du label Earache, Digby Pearson, est très enthousiaste envers Spotify  : « Nous avons vu les revenus de Spotify augmenter de manière constante chaque mois. Nous n’avons pas vu d’équivalent chez iTunes. Certains spéculent sur le fait que si Spotify arrivait au nombre critique de 20 millions de membres premium ( actuellement 5 millions de personnes paient 10 euros par mois), l’économie du business de la musique retrouverait son ancienne gloire. »

Certains ayants-droits n’hésitent pas à dire que si le streaming musical n’existait pas, le business de la musique s’effondrerait totalement comme l’explique Martin Mills, Président du label Beggars Group : « Certains artistes de notre catalogue gagnent plus avec des titres écoutés en streaming qu’avec n’importe quel téléchargement ou vente physique. Le support CD est toujours important mais les dernières années nous ont appris qu’il fallait forcer un équilibre entre le fait de donner d’un côté aux gens ce qu’ils veulent, mais de l’autre côté les faire payer pour. »

Pour Fabrizio Gentile, porte-parole de Deezer en Belgique :” Deezer investit énormément dans son éditorial. Cela nous a permis de mettre en avant des coups de coeur de la scène belge ou internationale qui sont parfois devenus des hits comme la reprise “I Follow Rivers “de Triggerfinger ou l’album d’ Of Monster And Men , d’offrir des albums en avant-première ou même de mettre sur pied un évènement tel que le Deezer Live avec Ozark Henry, Willow et Noa Moon.  Cela est donc très bénéfique pour les artistes, qui sont dès lors plus faciles d’accès et ont plus de chances d’être découverts par un public plus nombreux.” poursuit t’il. ” C’est en travaillant en étroite collaboration avec les maisons de disques et les artistes que Deezer est devenu un atout pour la scène musicale, surtout en ce qui concerne la découverte de talents moins connus.”

– Conclusion

Sans surprise, les avis des artistes et ceux des sociétés de streaming divergent totalement. Mais en y regardant de plus près, on peut remarquer quelques spécificités oubliées par nos amis musiciens.

Premièrement, il est clair que gagner 0,003 euro par écoute est peu. Mais additionné aux écoutes d’albums, aux ventes de titres, aux ventes d’albums, aux ventes de disques, aux royalties et aux concerts, n’est-ce pas qu’une seule partie de l’iceberg ?

On sait déjà que les artistes se plaignent du manque à gagner dû aux baisses des ventes de CD. On sait aussi qu’ils répercutent ces pertes sur le prix des concerts qui eux, augmentent. N’est-il pas temps de regarder les choses en face ? Le déclin du CD a poussé l’industrie musicale à revoir sa copie et à se décliner sous d’autres formes, dont la plus rentable à l’heure actuelle, tant pour l’artiste que pour les labels, reste le streaming musical.

Le prix du CD et la démocratisation de l’Internet avait poussé il y a quelques années des millions de personnes à télécharger illégalement. Les campagnes de répression et la fermeture des cadors du genre ont permis à des alternatives légales de naître et même de prospérer.

Prenons les services de streaming musical pour ce qu’ils sont, des plateformes de promotion des artistes qui en plus de faire connaître ces derniers, les rémunèrent via un système d’écoute légale. Le streaming ne remplacera jamais les ventes de CD, c’est un fait. Mais peut-on réellement se plaindre d’un système qui a en grande partie permit aux artistes de se relever suite aux coups du téléchargement illégal ? Ne peut-on dire dès lors que le streaming a eu un impact largement positif sur l’industrie musicale en général ?

Et vous qu’en pensez-vous ? Spotify et consorts sont ils l’alternative légale et juste que l’industrie de la musique attendait ? Ou bien les accords entre labels et artistes sont ils complètement désaxés, poussant la musique vers un nouveau gouffre financier ? Votre avis nous intéresse !

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4 Commentaires

  1. J’étais un très gros acheteur de cd. Depuis que je l’exquis abonné aux services de streaming principalement Qobuz. Je n’achète plus jamais de cd. Quel pied d’avoir tout dans son iphone instantanément. Cela permet aussi de découvrir des musiques que l’on aurait de toute manière jamais achetée.

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