Pour un événement, c’en est un sacré. David Fincher, l’un des tout grands cinéastes américains d’aujourd’hui, à qui l’on doit Seven, Zodiac ou plus récemment L’Etrange histoire de Benjamin Button, s’attaque avec son dernier film au plus fulgurant phénomène de société de notre temps : Facebook !

Avec The Social Network, sur nos écrans le 27 octobre et depuis ce week-end numéro un au box-office américain, Fincher entend raconter l’épopée sauvage des très jeunes créateurs de Facebook. Et son portrait de groupe est impitoyable. C’est celui de brillants étudiants de Harvard, jouant la comédie de l’amitié mais prêts à se livrer entre eux à une guerre sans merci dès que des intérêts matériels font mine de les opposer. Au milieu d’eux, celui qui depuis le 7 février 2004 tient le rôle de créateur de Facebook : Mark Zuckerberg.

C’est à son image publique, et par ricochet à celle de Facebook, que David Fincher s’en prend ici. De façon indirecte, avec une finesse qui ressemble parfois à de la prudence. Qui se décline lorsque nous le rencontrons, ce dimanche à Paris, par des propos mesurés. Mais qui, pour peu que l’on décode, consiste en une attaque en règle.

Inspiré par la biographie de Ben Mezrich (La revanche d’un solitaire, la véritable histoire du fondateur de Facebook, aux éditions Max Milo), The Social Network n’est à aucun moment un film à thèse, tendant par exemple à démontrer la culpabilité de Zuckerberg… après tout, remarquable modèle du créateur autodidacte, toujours aussi populaire aux Etats-Unis. Un modèle d’autant plus spectaculaire que son acteur principal est extrêmement jeune, et que son ascension fut incroyablement rapide. Le scénariste du film, Aaron Sorkin, déclare même qu’il voulait défendre l’humanité de Zuckerberg. « Je m’identifie à cet homme timide, complexé, en colère. Ce serait trop facile de l’attaquer. Et n’oubliez pas que c’est un génie, un talent phénoménal, qui dirige à 26 ans une entreprise plus grande que General Motors. »

Ce que laisse néanmoins entrevoir et entendre le film de David Fincher est catastrophique pour celui qui incarne l’image du réseau social numérique. Le portrait du jeune homme, 19 ans au moment de son invention, 26 aujourd’hui, se résume en une addition d’éléments désastreux.

Nicolas Crousse

La bande annonce du film

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Et si la réalité était bien pire ?

Qu’il colle peu ou prou à la réalité, le portrait peu flatteur de Marc Zuckerberg que brosse Social Network peut-il nuire à l’image de Facebook, une société que son « vrai » patron n’a lui-même guère ménagée, ces deux dernières années ?

Car le « geek » introverti et timide qui cornaque le plus grands des réseaux sociaux du Net ne s’est pas fait que des « amis » en jetant aux orties, non sans arrogance, les tabous entourant le respect de la vie privée.

L’an dernier, c’est une lumière crue qui était jetée sur les pratiques de Facebook, qui tentait de s’arroger des droits supplémentaires sur les contenus postés par ses utilisateurs, même lorsqu’ils se désinscrivaient du site. Face au tollé médiatique, la société a dû jeter du lest. En janvier dernier, interrogé par le fondateur du populaire blog technologique TechCrunch, Marc Zuckerberg expliquait, sans état d’âme, que la norme de ce qui était considéré comme acceptable en matière de vie privée avait changé et que les technologies à l’œuvre au cœur de Facebook ne faisaient que refléter cette situation.

Le voici à présent, par grand écran interposé, confronté à une polémique sur la genèse pas nécessairement très clean de l’entreprise qui a fait de lui un multi-millionnaire. S’il est impossible de faire un pronostic sérieux des traces que le film pourrait laisser, les premières réactions montrent que l’entreprise californienne ne sait pas trop comment réagir. Il y a quelques jours, on apprenait que Marc Zuckerberg allait faire un don colossal à une école américaine. Dans la foulée, il emmenait une brochette d’employés voir le film, une façon un rien pataude d’afficher une attitude zen face à l’événement.

Mais en coulisses, certains comptent beaucoup sur la très routinée Sheryl Sandberg, une ex de Google devenue la numéro 2 de Facebook et qui depuis deux ans s’attelle à lisser les côtés trop rugueux de son patron. Elle a encore du pain sur la planche.

Alain Jennotte