Interview de David Hachez : “Pour la Belgique, un premier tour de financement de 500,000 € est plus qu’honorable”

En novembre dernier, la petite startup belge GetSmily annonçait avoir levé 500.000 euros auprès de deux business angels. Une levée de fonds qui permettra à la startup de développer rapidement ses activités.

© E.F.
© E.F.

Nous avons récemment rencontré David Hachez, le CEO de GetSmily, et en avons profité pour lui poser toutes nos questions au sujet de la levée de fonds de sa startup.

Geeko – En quoi le produit développé par votre startup se distingue-t-il des autres moteurs d’analytics?

D.H. – Nous essayons d’apporter une dimension profondément humaine aux chiffres en y ajoutant la composante émotionnelle. D’autre part, nous tentons de simplifier la complexité des informations en travaillant sur la visualisation de celles-ci. Nos Clients, dont notamment des responsables marketing et des webmasters, ont besoin de pouvoir visualiser et de comprendre rapidement comment se sentent leurs publics. Au besoin, il doit pouvoir prendre des actions afin d’améliorer la relation avec ses clients. Les sites internet sont les parfaits lieux de rencontre entre entreprises et clients. Le contexte de l’anonymat autorise les gens à s’exprimer sans devoir rougir de leurs pensées. Ainsi outre les comportements “classiques” comme les pages consultées, le nombre de visites, etc. notre solution Emolytics permet aux visiteurs de partager leurs émotions avec le propriétaire du site en toute intimité via le widget. Nous traduisons ensuite ces comportements et feedbacks dans des rapports accessibles à nos clients. Nous produisons un Emoscore qui est également une innovation; il s’agit du score d’impact émotionnel du site. Pour résumé, on peut voir notre outil comme une méthode d’étude de marché très simple et rapide, qui n’ennuie pas le consommateur, et à un prix imbattable.

Geeko – Le produit a-t-il dès le départ été conçu sous cette forme?

D.H. – Au début, David Frenay, le chercheur de l’UCL à la base du projet, avait conçu un logiciel capable de détecter les émotions humaines au travers des webcams présentes sur la majorité des ordinateurs. Le logiciel devait être installé sur chaque machine cliente. Les applications quoique multiples dans des domaines aussi divers que les ressources humaines, l’éducation, les jeux vidéos, l’ergonomie ou la santé ne permettaient pas d’envisager une rentabilité à court terme. Après de nombreux mois de travail et de rencontres avec différents acteurs, nous avons décidé d’orienter la technologie vers la mesure des émotions sur les sites internet tout en la portant dans le “cloud” afin de l’alléger et de la rendre beaucoup moins intrusive pour l’utilisateur. Les applications en marketing sont en effet nombreuses.

Geeko – Spin-off de l’UCL, GetSmily est née dans un cocon qui a favorisé son épanouissement. Cet isolement a-t-il contribué à la réussite du projet?

D.H. – Tout à fait. Le cadre proposé par l’UCL est très bien charpenté. Il permet aux chercheurs désireux de valoriser une technologie de prendre le temps de bien la comprendre, de s’entourer des bonnes personnes et de comprendre les dynamiques de marché avant de prendre les risques financiers liés à la création d’une entreprise. Dans le cadre du projet GetSmily, nous avons bénéficié du soutien de la Sopartec, du Louvain Technology Transfer Office (LTTO), de la DG06, du Louvain Coworking, du Centre d’Entreprises et d’Innovation (CEI) et de la Louvain School of Management (LSM). La possibilité de pouvoir tester et d’itérer des idées tout en limitant les risques représente un atout majeur pour un projet tel que GetSmily.

Geeko – Quand on regarde l’écosystème des startups en Belgique, on remarque que beaucoup d’entreprises qui ont vécu cet isolement sont toujours là aujourd’hui. Fruit du hasard d’après vous?

D.H. – Il n’y a pas de hasard. Plus sérieusement, le cadre dans lequel les projets s’inscrivent tente de maximiser les chances de succès des projets entrepreneuriaux et surtout de valider des hypothèses de marché qui, dans le cadre d’une startup ne bénéficiant pas de tels soutiens, sont vécues dans le 2 à 3 premières années de leur existence. Dans le cadre de GetSmily, le projet avait déjà plus de 2 ans avant que la société commerciale ne soit créée. Cela diminue énormément le risque de plantage. Ceci étant dit, ça ne l’écarte jamais complètement. Et se planter, vivre un échec, ne doit pas être perçu comme une fatalité, mais plutôt comme une opportunité d’apprentissage. On ne le répète pas assez en Europe. L’entrepreneuriat est le moteur d’une économie. Sans entrepreneurs, pas d’emplois. Les entrepreneurs sont ceux qui prennent les risques en premier lieu. Ce sont les explorateurs du potentiel humain.

Geeko – Votre arrivée chez GetSmily il y a deux ans a également complètement bousculé le projet…

D.H. – Je resterai modeste ici. Je crois que c’est ma rencontre avec David Frenay qui a bousculé le projet. C’est une belle alchimie. Nous sommes complémentaires et nous partageons une même vision, la vision d’un monde où l’entreprise est humaine et capable de s’adapter aux besoins réels de ses clients. Nous formons un duo solide et notre envie de développer notre enthousiasme se traduit dans un beau produit utile et abordable. Les bonnes équipes (nous avons d’ailleurs engagé deux super personnes) sont souvent la cause première des belles épopées entrepreneuriales contrairement à ce que le mythe du héros-entrepreneur solitaire suggère parfois.

Geeko – Comment se sont passés les premiers mois chez GetSmily?

D.H. – Lorsque nous en étions au stade de projet, David Frenay bénéficiait d’une bourse First Spin-Off; cela lui permettait de voir venir et de mon côté, je me suis impliqué dans un premier temps de manière académique (je suivais un Executive MBA à la LSM et le business plan de GetSmily était mon sujet de mémoire); une fois que nous avons réellement compris que nous avions un potentiel économique entre les mains, nous avons fait appel à une autre aide régionale de la DG06, l’enveloppe Proof of Concept qui nous a permis de réellement développer un prototype qui devait être vendable à l’échéance du projet subsidié. En mai-juin 2014, nous avions déjà attiré l’attention de clients potentiels. La structure juridique et commerciale (la spin-off), indépendante de l’UCL, n’a été mise en place qu’en septembre dernier.

Geeko – Vous avez d’ailleurs signé avec quelques gros clients…

D.H. – Oui. Nous comptons déjà parmi nos clients des entreprises comme Foto.com, Europ-Assistance, VOO, Site-Annonce.fr ou encore la Loterie Nationale.

D’autres entreprises nous testent bien entendu car nous proposons un essai gratuit à notre technologie directement via https://www.getsmily.com. Cela prend littéralement 2 minutes à déployer sur un site web.

Geeko – Et aujourd’hui, la consécration… A-t-il été difficile de lever ces 500.000€?

D.H. – Je dirais plutôt que cela a pris du temps. Lever des fonds est chronophage et peut causer un “dé-focus” de l’énergie de l’équipe. Lorsque vous démarrez un business, la recherche de fonds d’amorçage ne devraient pas être ce qui occupe 80% de votre temps. Vos clients et/ou utilisateurs ainsi que votre produit sont votre priorité. Il faut donc trouver un juste équilibre entre “jeu court et jeu long” pour reprendre une métaphore tennistique. Dans le cas de notre levée de fonds, nous avons rencontré une quarantaine d’acteurs, mais nous avions bien préparé chaque rencontre afin d’être efficaces dans les échanges. Nous bénéficions également du soutien en coaching de la Sopartec; cela nous a grandement aidé. En démarrant les contacts en mars 2014, nous avions trouvé nos actionnaires en juillet. Il est utile d’ajouter que le fonds d’investissement VIVES nous a suivi depuis le début et cela nous a permis de crédibiliser notre dossier auprès de la communauté des investisseurs.

Geeko – Votre travail ne se limitait cependant pas uniquement à trouver de l’argent…

D.H. – Comme je vous l’ai dit, il y a toute la dimension marketing et vente du produit, en plus de la composante technique. Donc, en parallèle, il fallait installer la marque GetSmily, développer le site commercial, générer du trafic, capturer des leads, attirer des utilisateurs, etc. De plus, il fallait préparer la création de l’entité commerciale, prendre les contacts, prospecter, valider les aspects juridiques etc. Nous n’avons pas chômé pendant ces derniers mois.

Geeko – Et justement, est-ce difficile aujourd’hui, de trouver les bons partenaires?

D.H. – Une entreprise, c’est une aventure. Vous devez entamer des relations avec de nombreux partenaires et ce dans un cours laps de temps tout en continuant à vous concentrer sur votre business. Oui, c’est difficile de trouver un bon secrétariat social. Oui, c’est difficile de trouver un bon partenaire financier. Oui, c’est difficile de trouver un bon comptable. Mais si on s’arrête à cela, on ne fait plus rien, n’est-ce-pas?. Si GetSmily peut contribuer, à long terme, à susciter une prise de conscience auprès de ces entités (institutions, entreprises et opérateurs de l’activité économique) de la nécessité pour elles de se montrer humaines dans leurs interactions avec leurs interlocuteurs, alors nous aurons réussi notre pari.

Geeko – Pensez-vous que cela aurait été plus facile à l’étranger?

D.H. – Je pense que ce n’est jamais simple. La seule différence que je verrais serait dans les proportions d’investissements. Pour la Belgique, un premier tour de financement de 500,000 € est plus qu’honorable. Pour les USA, c’est évidemment tout petit. Mais nous ne vivons pas aux USA. Et en plus, nous sommes habitués en Belgique à devoir faire 5 choses en même temps et à devoir parler plusieurs langues. Cela nous donne un avantage concurrentiel indéniable vis-à-vis d’autres marchés. N’oublions pas notre spécificité culturelle!

Geeko – Quid du crowdfunding?

D.H. – Nous n’avons pas eu recours à cette méthode. Cela n’était pas dans nos plans. Personnellement je suis super enthousiaste vis-à-vis de ce mode de financement. Je suis moi-même acheteur / contributeur dans certains projets ou certaines initiatives. De plus, les montants accessibles sont malheureusement nettement moins élevés et souvent plutôt orientés consommateurs qu’entreprises.

Geeko – A quoi va servir cette première levée de fonds?

D.H. – Nous allons principalement utiliser les fonds pour payer les gens et pour le marketing (qui est étroitement lié aux gens). Donc, notre volonté est de créer de l’emploi local et de stimuler le marché du web en Belgique.

Geeko – Merci beaucoup!