La semaine où Sheryl Sandberg, la cheffe des opérations de Facebook, entre dans le club des milliardaires, grâce à la bonne tenue en bourse de l’action de son employeur, deux impertinents chercheurs américains prédisent au réseau social une évolution cataclysmique, comparable à une maladie infectieuse en bout de course. L’analyse est-elle pertinente?

(AFP)
(AFP)

La numéro deux de Facebook, Sheryl Sandberg, est entrée mardi à 44 ans dans le club restreint des milliardaires grâce à la hausse du cours de l’action du réseau social en bourse, apprenait-on en ce début de semaine. Voilà la bonne nouvelle pour cette diplômée de Harvard où un certain Lawrence Summers, qui fut son mentor, la repéra. Avant qu’elle ne tombe dans les filets de Mark Zuckerberg, dont la jeune femme fait plus ample connaissance en 2008 à Davos, et qui la convainc de rejoindre Facebook, plutôt que d’aller au Washington Post. Depuis, Sheryl Sandberg y exerce la fonction de cheffe des opérations.

La désormais jeune milliardaire s’est rendue particulièrement célèbre auprès des femmes en publiant, l’année dernière, un best-seller intitulé: «Lean In», en français «Bougez-vous!». Dans ce livre plaidoyer, elle encourage les femmes à croire à leurs rêves, à briser les barrières qui les retiennent, bref à manifester une ambition impitoyable.

Taillé à la serpe, le livre regorge d’anecdotes et de bonnes pratiques qui toutes suggèrent aux femmes de prendre de l’ascendant dans leur entreprise. Un monde qui est vu comme une jungle où il s’agit, sans cesse, de s’affirmer.

Rapidité carnassière

Une jungle, le monde de l’entreprise, et particulièrement celui des nouvelles technologies de l’information? C’est ce qu’a dû se dire Sheryl Sandberg à la lecture de deux doctorants de l’Université de Princeton qui prédisent à Facebook, sur 11 pages, 4 graphiques et 2 tables de données (une étude parue ces jours et que la Toile a répercutée avec une rapidité carnassière), le destin d’une maladie infectieuse épidémique: démarrant en catimini, culminant, pour retomber ensuite à des étiages bien plus modestes, avant d’être promis à la quasi-disparition…

En bref, John Cannarella et Joshua A. Spechler, dont ni l’épidémiologie ni les réseaux sociaux ne sont la spécialité, s’inspirant de la modélisation des maladies épidémiques, prévoient que Facebook pourrait perdre 80% de ses utilisateurs d’ici à 2017. Plus précisément, «Facebook devrait connaître un déclin rapide dans les années à venir, diminuant de 20% de sa taille maximale d’ici à décembre 2014». Et perdant 80% «de sa base d’utilisateurs maximale entre 2015 et 2017».

Fortement remarquée et répercutée sur la Toile, comme le remarque le Wall Street Journal, cette étude prédictive n’a pas manqué de susciter également la perplexité quant à sa méthodologie et à la fiabilité de sa base de données: comme le pointe Slate.fr, s’appuyant sur les analyses de Technorati «pour obtenir les statistiques d’utilisation de Facebook, les deux chercheurs ont utilisé Google Trends, en confrontant leur résultat avec MySpace».

«MySpace, soit le réseau qui a connu le cycle complet: ascension, avec son lancement en 2003; pic, en 2005, avec le rachat par NewsCorp pour 580 millions de dollars; et déclin, avec en 2011 un rachat à hauteur de 35 millions de dollars.» Or, «lorsque MySpace était au top, il n’y avait pas encore de smartphones et tout passait par Google. Aujourd’hui, la moitié des utilisateurs se connectent sur Facebook avec leur appareil mobile, depuis l’application dédiée. Autrement dit, la recherche par Google Trends n’est pas représentative des modes d’utilisation de Facebook.»

Frottements épistémologiques

A quoi les spécialistes ajoutent que John Cannarella et Joshua A. Spechler «appartiennent au Département de mécanique et d’ingénierie aérospatiale» de Princeton et ne sont en aucun cas des spécialistes avérés, ni d’épidémiologie ni de dynamique des réseaux sociaux.

Et encore moins des frottements épistémologiques entre la modélisation d’un phénomène physique (une maladie infectieuse) et celui d’un artefact (un réseau social mû par une série de dispositifs technologiques). C’est l’analyse qui ressort ainsi des experts que Benjamin Pimentel, de l’Unité Market Watch du Wall Street Journal, est allé immédiatement consulter et qui pointent cette différence substantielle.

Pour ces experts, le modèle utilisé par John Cannarella et Joshua A. Spechler est bien trop limité et inapte à prendre en compte la réalité du maillage de Facebook sur le terrain.

De l’hyperventilation

Pour ces experts, ce sont d’autres facteurs, mais qui n’ont rien à voir avec la modélisation épidémiologique, qui peuvent donner aujourd’hui du souci à Sheryl Sandberg. Ainsi l’analyste Sarah Larcker, de l’agence de marketing spécialisée dans la santé Digitas Health, pointe d’autres trends qui devraient rendre nerveux Facebook: le fait que les enfants commencent à s’en détourner, de peur d’y rencontrer leurs parents. Le fait ensuite que beaucoup d’usagers s’inquiètent pour les données ainsi livrées à l’opérateur. Le fait enfin qu’une certaine fatigue digitale se constate ici et là. Mais, note l’analyste, si déclin il devait y avoir, sa courbe sera beaucoup moins abrupte que celle suggérée par les doctorants de Princeton: Facebook étant, aujourd’hui, lié à tellement d’applications et d’activités qui réclament qu’on en soit membre…

Enfin, Sarah Larcker n’exclut pas que les annonces de déclin de Facebook soit également le fait d’un monde médiatique qui aime à hyperventiler sur quelques chiffres en retrait.

Alors, elle a du souci à se faire, Sheryl Sandberg? La semaine prochaine, Facebook publiera ses derniers chiffres: sûr que, comme le remarque Reed Albergotti, le spécialiste de Facebook et LinkedIn au Wall Street Journal, «all eyes will be on its user numbers – whether they grow and by how much».

[ Source : Le Temps ]

1 COMMENTAIRE

Comments are closed.