L’inventeur du Web inquiet pour son futur

Plusieurs photos de Gordon Brown. Sans doute même un petit film. Puis quelques clichés de l’audience. Visiblement, Tim Berners-Lee, créateur du Web il y a 21 ans, n’est pas sectaire. Car c’est avec son iPhone 4 en main que l’inventeur du Web, de passage à Genève, s’amusait en attendant que son compatriote ait fini de s’exprimer. Défenseur acharné d’un Web ouvert et du coup critique de la stratégie d’Apple, Tim Berners-Lee rencontrait la presse avant de s’exprimer ensuite à l’Université de Genève. L’occasion pour la star du Net de parler des projets de sa World Wide Web Foundation, basée dans la Cité de Calvin, dont il est le fondateur et que Gordon Brown, ancien Premier ministre britannique, a rejoint en septembre 2010. Tim Berners-Lee a évoqué ses sujets de prédilection.

L’ouverture du Web. Tim Berners-Lee est toujours inquiet. En novembre 2010, son article sur les risques d’un Web fermé, paru dans le Scientific American, avait fait grand bruit. « Bien sûr, le fait que des réseaux sociaux ou des moteurs de recherche en sachent beaucoup sur vous, vous permet d’accéder très facilement à des informations ou à des amis. Mais est-il normal qu’une ou deux sociétés aient accès à ces informations et que les internautes n’en aient pas le contrôle ? » Tim Berners-Lee craint de voir internet régi par plusieurs monopoles : un moteur de recherche dominant, un réseau social sans concurrent… Or leurs ingénieurs seront tentés de ne plus innover, ils demeureront tranquilles et bien payés dans leurs laboratoires. Il faut surveiller de près ces entreprises : il y eut le danger lié au monopole d’AT&T, puis de Netscape, puis de Microsoft. Maintenant c’est Google et Facebook… La hantise de Tim Berners-Lee, c’est ainsi de voir fleurir des sortes de « prisons dorées », des espaces, tel Facebook, où l’internaute est captif et ne profite pas d’expériences souvent plus enrichissantes en dehors de ces mondes où tout semble simple.

La publication des données Gordon Brown et Tim Berners-Lee se plaisent à se rappeler de leur accord, lors de Noël 2009, pour donner accès aux internautes britanniques à des données gouvernementales. « Cela peut paraître idiot, mais libérer sur internet des données telles des statistiques et lieux d’accident de la route, des informations sur les sociétés de train ou sur la localisation des dentistes est utile, a poursuivi Tim Berners-Lee. L’ouverture est toujours bénéfique. »

La censure des Etats. Du coup, peut-on publier tout et n’importe quoi sur internet ? « Bien sûr que non, l’Etat doit jouer un rôle important pour combattre la pornographie infantile, que ce soit en réel ou dans le monde virtuel, répond Tim Berners-Lee. Mais lorsqu’il s’agit de censurer de l’information, de dire que des opinions sont malfaisantes, il faut être extrêmement prudent. Il faut dans tous les cas une instance indépendante du gouvernement pour contrôler ce que fait… le gouvernement. C’est exactement la même chose lorsqu’un Etat veut couper la connexion à des internautes qui partagent des fichiers musicaux, par exemple. »

La robustesse de l’internet. Tim Berners-Lee plaide pour un internet plus solide. « En Egypte, lors de coupure de l’accès ordonnée par l’ancien régime, nous avons vu qu’une sorte de vaste intranet national aurait pu être créé entre les internautes pour qu’ils communiquent entre eux. Le Web est solide. Mais il faudrait améliorer son architecture pour le rendre meilleur, en permettant par exemple à chaque internaute d’utiliser son navigateur comme relais “point-à-point” (peer-to-peer) lors de censures ou de soucis techniques. Il y a du travail. »

Internet et pauvreté. Ne vaut-il pas mieux apporter de l’eau à un village plutôt qu’une connexion à internet ? « Réfléchissez un peu, demande Tim Berners-Lee : internet amène du savoir, donc des emplois, de l’argent, le moyen de se développer… Il faut penser sur le long terme. Pensez à tout ce qui peut être fait pour l’accès au Web depuis son téléphone. Notre fondation a des projets en ce sens. »

Anouk Seydtaghia