Pourquoi l’IPTV est pratiquement impossible à déprogrammer

Depuis quelques années, les démantèlements d’importants réseaux d’IPTV illégales font régulièrement la une des médias. Malgré ces arrestations, les IPTV continuent de fleurir et de se multiplier. La lutte est-elle possible ou est-ce un combat sans fin ?

Une des premières choses auxquelles on pense lorsque l’on veut mettre un terme à un service sur internet est de bloquer son nom de domaine, afin que les utilisateurs ne puissent plus se connecter au service. Cela demanderait de la collaboration de la part des fournisseurs d’accès à internet (FAI), mais cela reste possible. Cette solution permettrait sans doute de diminuer une partie du flux d’utilisateur, mais il existe aujourd’hui un grand nombre de méthodes faciles d’utilisation (VPN, proxy …) qui permettent de contourner ce type de restriction. La lutte contre les sites de torrent et le blocage de leur URL n’a par exemple pas permis d’endiguer le phénomène.

« Les fournisseurs d’accès à internet détiennent la clé ici », signale Cameron Andrews, directeur du service juridique antipiratage du groupe beIN, au magazine français de football So Foot. « Nous allons être condamnés à mener une lutte permanente contre ces pirates, jusqu’à ce qu’il y ait des changements significatifs dans la loi. Si nous pouvons obtenir des réductions importantes et rapides des flux IPTV pirates pendant les matchs, alors nous pourrons vraiment nuire à leur business. »

Frédéric Delacroix, délégué général de l’ALPA, confie toutefois à Numerama : « Nous ne sommes pas naïfs, il y a toujours moyen de contourner ce blocage, quelles que soient les mesures que l’on prend, mais ça n’est pas forcément à la portée de tout le monde. Le but c’est d’abord de faire comprendre aux gens qui s’abonnent à ces services que c’est une pratique illégale. »

Pour chaque tête coupée, cinq repoussent

Pour arrêter les services d’une IPTV, le plus efficace reste d’arrêter physiquement ses administrateurs, encore faut-il les trouver. Pour chaque démantèlement, de longues et couteuses enquêtes de polices doivent être menées. Depuis quelques années, les arrestations se sont ainsi multipliées partout dans le monde. Nous vous parlions récemment du démantèlement d’un important réseau au Royaume-Uni, mais les exemples ne manquent pas.

En octobre 2020, les autorités italiennes ont par exemple annoncé le démantèlement d’un vaste réseau d’IPTV illégales, comprenant pas moins de 58 sites pirates. En novembre 2020, Eurojust a fait couper des milliers de serveurs IPTV en Suisse et en Italie. En France, la justice a bloqué des services d’IPTV pour la première fois en janvier 2021, permettant d’arrêter 8 services d’IPTV. Plus récemment, 59 chaines d’IPTV ont été fermées au Bangladesh en septembre 2021.

Tout ceci n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg et pour chaque service bloqué, cinq réapparaissent à sa place. « Ces derniers mois, de grandes actions ont été menées à travers l’Europe pour lutter contre le piratage. Elles ont un impact sur les réseaux illégaux », indique Cameron Andrews. « Nous constatons malheureusement que les pirates se remettent rapidement en marche. Ils ont souvent un réseau et des serveurs de secours, prêts à être réactivés. »

Des réseaux bien organisés

Dans ces arrestations, il faut toutefois différencier différentes catégories d’acteurs. Parmi eux, les fournisseurs, les revendeurs et les re-streamers.

Tout en haut de la chaine, on trouve les fournisseurs. Ils enregistrent puis distribuent à grande échelle le signal des chaines de télévision qu’ils piratent, sous forme d’abonnement. Ces fournisseurs vendent également ces flux à des revendeurs, qui eux même proposent leur service sous forme d’abonnement, avec des moyens plus restreints. En parallèle de ces revendeurs, on trouve les « re-streamers » qui disposent d’une infrastructure plus importante que les revendeurs, leur permettant de diffuser davantage de contenu.

La difficulté d’un démantèlement vient donc de la multiplicité des maillons de la chaine. Arrêter des revendeurs et des re-streamers, qui sont la face visible de l’iceberg, sera ainsi plus facile que de mettre la main sur les fournisseurs, plus discrets et organisés. « Internet permet de se cacher facilement », indique dans ce sens Cameron Andrews. « Les réglementations facilitent l’anonymat. Les fournisseurs d’accès internet n’ont pas d’obligation de tenir des registres précis sur l’activité et la nature de leurs clients. Obtenir ces informations est par ailleurs difficile et chronophage. »

Un effort international

Une difficulté majeure dans la mise à l’arrêt des services IPTV réside dans l’internationalité des services. Tout le système reposant sur la diffusion par internet, il est facile de proposer ces services dans d’autres pays. Pour arrêter ces services, il faut donc que les autorités des différents pays concernés collaborent. Mais les législations diffèrent dans chaque pays, et il est facile pour les services de se délocaliser dans des pays où ils ne seront pas inquiétés par la justice.

Eurojust, l’agence européenne chargée de renforcer la coopération judiciaire entre les États membres de l’Union européenne, a ainsi fait de la lutte contre l’IPTV illégale un de ses objectifs prioritaires. « Chaque État membre a un bureau chez nous », indique à So Foot le porte-parole d’Eurojust, Ton van Lierop. « Par exemple, si la France est confrontée à un cas d’envergure transfrontalière, elle contacte ses collaborateurs et demande le soutien des autres États membres. »

Un combat sans fin ?

Si tous les éléments mentionnés jusqu’à présent peuvent donner l’impression d’une lutte impossible contre les IPTV, Caroline Guenneteau, la directrice juridique de beIN Sports France, estime cependant que de grandes améliorations ont eu lieu dans la lutte contre les IPTV : « [Nous n’avons plus] à justifier la nécessité d’intervenir contre le piratage. Tout le monde est convaincu du désastre économique que ça représente et de l’intérêt de légiférer sur le contenu. Les états d’esprit ont un peu changé là-dessus. »

Si elle n’aura peut-être jamais la sensation d’une victoire totale, la lutte contre les IPTV illégales permet cependant d’entraver et de complexifier la tâche des criminels : « C’est comme un feu que vous éteignez, alors qu’un autre apparaît à côté », indique Caroline Guenneteau à So Foot. « Le feu d’à côté n’aura pas la taille du gros foyer, que vous avez réussi à éteindre. Le but, c’est de pouvoir intervenir sur ce petit foyer, pour qu’il ne soit pas profitable aux pirates. »