Comment Skype s’est noyé

En 2010, le service comptait plus de 663 millions d’utilisateurs actifs.

Racheté en 2011 pour un montant de 8,5 milliards de dollars, Skype était censé devenir la nouvelle application de messagerie universelle, celle qui succéderait à MSN Messenger. C’était l’application qui cartonnait en 2011. Le rachat de Skype par Microsoft allait permettre à la jeune startup de prendre son envol. Bien évidemment, le mobile jouerait un rôle crucial dans ce succès. Microsoft travaillait à l’époque à la conception de son écosystème mobile, Windows Phone, qui jouerait aussi son rôle dans cette opération-séduction de grande envergure. Ce que Microsoft ignorait toutefois, c’est qu’en dépit d’efforts considérables, cette stratégie du mobile-first ne fonctionnerait jamais pour lui.

Tout d’abord, parce que le géant informatique est arrivé très tard sur le marché. iOS était déjà bien implanté et Android était considéré par tous les fabricants de smartphones comme la seule alternative viable. Skype ratera d’ailleurs lui aussi le tournant du mobile en se positionnant initialement comme une simple application d’appels vocaux et vidéos. Facebook s’empare du marché avec son Messenger, qui deviendra très vite l’application de messagerie incontournable sur mobile. La mutation de Skype est beaucoup trop lente. De nouveaux rivaux sont déjà sur le marché. WhatsApp, Viber ou encore WeChat proposent déjà des fonctionnalités d’appels audio. La vidéo et les messages vocaux suivront. Le fond de commerce de Skype est menacé. Les chiffres s’effondrent. Alors que le service comptait encore 663 millions d’utilisateurs actifs en 2010, les chiffres passent sous la barre des 400 millions, puis des 300 millions…

Pour redresser la barre, Microsoft décide de revoir complètement sa stratégie. Il annonce une refonte complète de l’app en 2017. Puis une autre en 2018. Il s’inspire des tendances du moment en introduisant des tas de fonctionnalités qui marchent ailleurs : les émojis débarquent dans l’application. Puis, Skype introduit une nouvelle app’ qui permet d’envoyer des messages vidéos. Le changement de ton est radical. Skype ne se positionne plus comme une application d’appels vidéo / audio mais comme un concurrent de Snapchat.

La technique ne suit toutefois pas. L’application souffre de gros problèmes techniques, qui sont liés à ce qui se passe dans les coulisses. Le service était à l’origine un service P2P (peer to peer). La modernisation de l’infrastructure est très lente chez Microsoft. Les utilisateurs rencontrent un nombre incalculable de bugs, des notifications qui se répètent sur plusieurs appareils, des piratages en série de comptes, des problèmes d’inaccessibilité. La réputation de Skype en prend un sacré coup. Les chiffres sont si mauvais que le géant informatique ne les publie plus.

Sur smartphones, la plupart des utilisateurs remplacent Skype par Facebook Messenger ou WhatsApp, deux alternatives non seulement plus fiables mais qui offrent également beaucoup plus de fonctionnalités.

Mais ce sont surtout les chiffres qui inquiètent Microsoft. Skype n’est pas du tout la licorne qu’il espérait. Les revenus de la division s’effondrent. Ils passent de 722,5 millions d’euros en 2013 à 497,5 millions d’euros en 2015. L’activité est de moins en moins lucrative et Microsoft sent le vent tourner.

En parallèle, le géant lance un nouveau projet de messagerie, cette fois destinée aux utilisateurs professionnels. Teams débarque en 2016 et connait immédiatement un joli succès. Les deux services coexisteront. Skype est censé se destiner davantage aux consommateurs et Teams aux professionnels.

2020 marque un tournant dans l’histoire de Skype. La pandémie cause un afflux de nouveaux utilisateurs sur les plates-formes de visioconférence comme Zoom et Teams. Le sort de Skype est scellé. Microsoft lance quelques mois plus tard une déclinaison de Teams destinée au grand public. Skype est relégué en touche. Le service continuera à exister, mais il ne sera plus intégré à Windows. Les utilisateurs devront le télécharger par eux mêmes sur le Windows Store.

La mort de Skype ne sera toutefois pas rapide ni indolore. Microsoft ne communique plus aucun chiffre sur sa plate-forme. C’est logique, le nombre d’utilisateurs s’est très probablement effondré et en terme de comm’, mieux vaut éviter d’en parler. La vérité, c’est que Skype est encore très utilisé dans certains pays pour passer des appels à moindres frais vers des numéros fixes ou mobiles. Le service génère toujours des revenus. Couper Skype reviendrait à faire un très joli cadeau à la concurrence. La logique est implacable : laisser le service mourir paisiblement dans un coin sera plus rentable que le mettre dès aujourd’hui à la retraite.