Comment les médias traditionnels doivent-ils se réinventer dans un monde où ils ont perdu le monopole de l’information ? “Des journalistes ? Mais pour quoi faire ?” Eric Scherer, directeur de la prospective chez France Télevisions, pose la question et donne sa vision. Entretien

Ancien directeur de la stratégie à l’Agence France Presse et actuel directeur de la prospective et de la stratégie numérique pour France Télévisions, Eric Scherer est un observateur avisé des bouleversements sans précédent que la révolution numérique provoque dans le secteur des médias. Son dernier livre A-t-on encore besoin des journalistes rend compte des changements que va impérativement devoir accomplir la profession si elle veut survivre.

A-t-on encore besoin de journalistes ? Votre réponse est clairement « oui, mais… »
Oui, on en a plus que jamais besoin car c’est consubstantiel à notre société démocratique, mais il faut que ceux-ci retrouvent une pertinence aujourd’hui remise en cause par les nouvelles manières de s’informer du public. Les journalistes n’ont jamais eu autant de possibilités de faire mieux leur métier grâce au potentiel du web et des nouvelles technologies. Malheureusement, ils sont assez conservateurs dans leurs pratiques et leur vision. Ils ont dû mal à accepter ce qui est en train de se passer. Ils doivent apprendre à partager la prise de parole, l’écriture. Non seulement le public s’est emparé des outils de production et de distribution de l’information, mais aussi les pouvoirs politiques, économiques, sportifs, culturels… Ils ont désormais le pouvoir de s’exprimer directement à qui ils veulent sans passer par les journalistes. Cette désintermédiation secoue et fragilise le métier. Il est évident que les journalistes ne sont plus les seuls à pouvoir dire au monde qui il est. On le voit avec les révolutions arabes, avec les nouveaux outils dont se servent les populations, les activistes pour communiquer…

A quoi servent encore les journalistes ? Comment doivent-ils s’adapter ?
Ils gardent un rôle de filtre essentiel face à la surabondance de l’information à laquelle désormais nous sommes tous confrontés. Le principal ennemi du journaliste, ce n’est pas internet mais le temps disponible. Une journée comporte toujours 24 heures et durant celles-ci le citoyen est confronté à un tas de messages plus nombreux qu’auparavant via les tablettes, l’internet mobile, le web et la TV qui sera bientôt connectée. Le rôle du journaliste sera de trier, choisir, vérifier la multitude d’informations et donc faire gagner du temps aux gens.

Et les autres fonctions ?
Elles sont désormais partagées avec d’autres. La collecte d’informations ? Aucune rédaction ne pourra jamais concurrencer les millions de téléphones portables qui sont dans la nature et qui envoient des photos et des tweets. L’analyse et le commentaire ? Cette fonction est partagée avec des experts qui aujourd’hui prennent directement la parole via leurs blogs… L’investigation ? Elle est de plus en plus partagée avec des ONG et surtout elle est menacée de disparition car elle coûte cher et les rédactions n’ont plus les moyens de la financer.

Vous plaidez pour un journalisme augmenté. Que voulez-vous dire par là ?
La mission principale des journalistes sera de trier, vérifier l’information mais aussi de pouvoir la mettre en perspective rapidement, de la contextualiser, de l’enrichir. C’est à ce niveau-là que je parle d’un journalisme augmenté. C’est l’enrichissement grâce à plusieurs contributions. Enrichissement par l’audience tout d’abord. Le journaliste doit être dans une relation de conversation avec son audience via les réseaux sociaux… C’est fini le journalisme de magistère qui fonctionnait de cette manière : « je parle, vous, audience vous écoutez ».

D’autres formes d’enrichissement ?
Oui. Le journaliste doit aussi s’enrichir des contributions de ses collègues et concurrents car on ne doit plus forcément tous faire la même chose. Et s’enrichir d’autres métiers. A l’avenir, le journaliste va devoir travailler en équipe, avec des développeurs, des infographistes, des designers, des statisticiens… Car le journalisme de demain, c’est aussi un journalisme augmenté des nouvelles technologies et de l’innovation. La mise en forme de l’information va prendre de plus en plus d’importance. Il faut trouver de nouvelles formes de valeur ajoutée sinon la pertinence des journalistes sera remise en cause.

Les grands journaux misent beaucoup sur le pouvoir d’attraction de leur marque qui doit jouer le rôle de label de qualité au milieu de la déferlante d’informations, parfois fausses qui circulent sur internet. Vous avez l’air de ne pas trop y croire.
Oui et non. Je crois que le journalisme professionnel sous sa marque est une balise au milieu de l’océan de fausses informations et de rumeurs. Ma crainte, c’est que les marques dont on parle ne soient pas les marques des jeunes. Ils font plus confiance à leur réseau d’amis et de connaissances qu’à des marques connues ou alors ils n’ont pas les mêmes marques de référence que nous. Il y a quelques années, on était à peu près sûr que les jeunes allaient se mettre à lire Le Monde à 30 ans comme leurs parents. Or aujourd’hui, c’est le contraire qui se passe. Ce sont les parents qui imitent les enfants et se mettent sur Facebook.
Ce n’est pas sur Facebook que les jeunes vont trouver des informations sur ce qui se passe en Libye par exemple… Pas sur Facebook, mais peut-être sur Twitter. Il y a un bel exemple récent, celui du journaliste Andy Carvin de la NPR (la radio publique nationale américaine). De l’avis des plus grands experts médias américains, il a probablement réalisé la meilleure couverture du Printemps arabe. Et pourtant il a assuré celle-ci en n’étant pas sur place. Il n’a pas fait appel aux ressources de son média, mais il a agrégé des liens de blogueurs en qui il avait confiance et qu’il a sélectionnés soigneusement. Enfin, il a réalisé cette couverture en n’écrivant pas plus de 144 caractères à la fois (NDLR : Twitter). On a fait du chemin depuis Albert Londres…

Certains éditeurs refusent de perdre le contrôle sur la circulation de leurs contenus sur internet ? Qu’en pensez-vous ?
Il ne faut pas avoir des logiques fermées sur le web. Je constate d’ailleurs que parmi ceux qui sont revenus à une politique de contenus payants, ce sont les murs payants semi-ouverts qui fonctionnent le mieux comme ceux du New York Times ou du Financial Times. Un certain nombre d’articles sont gratuits puis ils deviennent payants.

Pensez-vous que les médias n’ont pas suffisamment anticipé la révolution numérique ?
Bien sûr, ils n’ont pas fait de recherche et développement. A tous les niveaux – patrons de presse, rédacteurs en chef, chefs de service, journalistes – on a nié la réalité de la vague qui arrivait. Aujourd’hui, les modèles d’affaires sont à terre. Tout vole en éclats. Les journaux seront-ils balayés par de nouveaux acteurs, cela reste une question ouverte. Je constate que ceux qui réussissent le mieux aujourd’hui tirent seulement 20 à 25 % de leurs revenus d’internet (New York Times).

Pourriez-vous citer un média qui a selon vous réussi la transition vers le numérique ou est en passe de la réussir ?
Le New York Times, The Guardian, la NPR, la BBC, Der Spiegel, El Pais sont des bons exemples d’entreprises qui essaient de réussir cette transition.

La télévision s’apprête à vivre le même bouleversement que la presse écrite avec l’arrivée des télés connectées à internet. Comment vous préparez-vous chez France Télévisions ?
Internet va nous permettre d’enrichir nos programmes (contextualisation…). On va sortir sous peu un portail pour la télévision connectée et on va concevoir des applications centrées sur l’info pour équiper les téléviseurs de certains constructeurs. C’est un début. D’autres types d’applications suivront.
Que conseillerez-vous aujourd’hui aux jeunes qui veulent se lancer dans le journalisme ?
Ils ont une chance inouïe. Contrairement à leurs prédécesseurs, ils peuvent créer leur propre média pour un coût quasi nul. Un iPhone, c’est une station télé de poche ! S’ils ont une bonne idée, qu’ils deviennent entrepreneurs. Ils ont aussi la possibilité de rejoindre des médias purement internet ou alors d’amener de l’innovation dans un média traditionnel car ils en manquent.

Propos recueillis par JEAN-FRANÇOIS MUNSTER

11 Commentaires

  1. L’un des avantages du web est d’obtenir une multitude de points de vue sur un sujet particulier et de là en retirer sa propose conclusion.

    Les médias traditionnels ont l’ambition d’être des relayeurs d’information objectifs et de définir le contexte de l’événement.

    Dans le domaine qui m’intéresse (l’économie), c’est tout sauf le cas. Ce sont des relayeurs d’opinion. On sent très/trop vite un parti pris du journaliste (et souvent le même).

    Il y a par exemple L’usage de superlatif genre ultra-libéral, néo-libéraux et ainsi de suite (économiquement parlant la seule chose que cela définit est l’opinion du journaliste.).

    Ca ne me gêne pas, toutes les opinions sont intéressantes à lire. Ce qui me gêne c’est que le journaliste pense être objectif. Il ne l’est pas.

    • ce n’est pas osé, c’est le ressenti des acteurs des médias traditionnels qui ont fait notamment des études pour se complaire dans :

      -un système corrompu
      -un système à la solde des politicards
      -un système dont le seul but est la manipulation de l’information et de son lectorat.

      forcément, vu qu’ils ont perdu la main, ils accusent et se présentent en victime, comme les majors l’ont fait pour la musique.

      “on est pauvre, nos rêves sont nos seuls bien, marchez doucement, car vous marchez sur nos rêves !!!”

      la presse et le journalisme sont devenus useless.

  2. Impossible le net ne saurait avoir prit l’information au autres médiats. En effets ces médiats ne font plus de l’information digne du nom depuis longtemps et cela aggrave de jour en jour. Potins, ragots, avis auto-satisfaits, propagande et publicité, débats entre personnes du même avis et d’avis conforme à la doxa , voilà leur seul contenu. Pitoyable.

  3. A t’on encore besoin de journaliste? Oui on en a urgemment besoin car (hormis les journalistes indépendants comme Michel Collon) de journalistes il n’y en a plus au sein des médiats actuels. On se demande ce qu’il ont euu comme formation ceux qui prétendent être diplômé de sciences en communication. Le néant. De purs abrutis fasse à la doxa.

  4. comme les journalistes aujourd’hui se contentent dans leur grande majorité à reproduire “brut de pomme” les infos venant des agences de presse, fautes d’orthographe, incohérences et erreurs flagrantes comprises, oui, pour ces journalistes là, clairement, leur temps est fini. Game over. Le problème : existe-t-il encore d’autres journalistes, ceux qui vérifient les sources, corrigent les erreurs et fautes, et alimentent une vraie info par des références et recoupement ? Et qui plus est, peut-être, feront une analyse pertinente de ladite info ? Et si de tels journalistes existent encore, les laisse-t-on travailler ???

  5. Le jour où les journalistes feront leur métier de nouveau, ils pourront regagner la crédibilité perdue.

    La presse est aux ordre et les journalistes ne font plus que répéter comme des perroquets des dépêches d’agences de presse aux mains de l’oligarchie financière .

  6. Je suis journaliste de l’ancienne école (j’ai 40 ans…). L’école de l’envie de donner des pistes de réflexion aux lecteurs, de leur donner des points de vue d’experts, le tout compilé dans un article que j’espère non pas objectif, mais pluraliste. Je prends le temps de la réflexion, de l’analyse des différentes sources, sur un sujet. Cela prend du temps, mais ça vaut le coup. Pour cela, il faut travailler hors de l’urgence du scoop et même hors de la presse quotidienne. Je suis effarée de voir les jeunes journalistes recopier les dépêches d’agences de presse. Ils n’apprennent plus ce travail de fourmi qu’exige un journalisme honnête… J’ai aussi la chance de travailler dans un mensuel sans publicité, vivant des abonnements et de la vente au numéro, avec une liberté de ton, mais cela a un prix: parce qu’il n’est pas financé par la pub, le numéro se vend trois fois plus cher que ses concurrents… Les lecteurs se plaignent d’un manque de qualité, mais ils ne veulent pas payer. Alors oui, dans ce cas, le Net est une piste. Mais comme tout travail mérite salaire, encore faut-il pouvoir payer tout ce temps préalable à la rédaction… Je n’ai pas l’impression d’être à la solde de quiconque, mais probablement parce que j’ai réussi à éviter ce type d’écueil, en osant écrire à contre-courant si nécessaire, à condition que ce soit étayé. Donner des opinions est donné à tout le monde; prouver ses affirmations par des preuves solides l’est moins… Et je suis consciente que ma manière de travailler n’est plus dans l’air du temps. De quoi donner l’envie de se reconvertir!

  7. Monopole de l’info?
    Vous rigolez?
    Une information est interprétée de toute manière. Même les images vues sur place, en témoin, risquent de nous tromper.
    L’esprit critique, l’analyse sont les seuls moyens de s’en sortir avec un peu plus de chance.
    L’info objective cela n’existe pas. Chercher à qui le “crime de son utilisation” profite.

  8. “La mission principale des journalistes sera de trier, vérifier l’information mais aussi de pouvoir la mettre en perspective rapidement, de la contextualiser, de l’enrichir.”
    Mais Monsieur Scherer, vous voulez soigner le mal par le mal! Vous nous dites (avec raison) que le journaliste n’est plus l’intermédiaire obligé entre l’information et le lecteur, puis vous remettez le couvert sous une autre forme!
    C’est quoi “trier”, “mettre en perspective”? Vous voulez donc revenir au journalisme “d’opinion”, à la presse “engagée”? Vous rêvez toujours d’un journalisme qui montrera au lecteur la “bonne” lecture des événements?
    Lisez donc le Spiegel ou le Washington Post, pour voir ce qu’est INFORMER et RESPECTER ses lecteurs…

  9. Volé est en effet un grand mot. Les médias classique dans le conformisme et l’immobilisme ont laissé l’info au web.
    Les médias se sont fait volé par les industries envers lesquels ils

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