Elon Musk manipule-t-il le cours du Bitcoin et des cryptomonnaies?

Le milliardaire américain est accusé par ses détracteurs de manipuler le marché des cryptomonnaies. 

Elon Musk a lourdement secoué le marché des cryptomonnaies en publiant une série de tweets dans lesquels il a critiqué très ouvertement le Bitcoin. Le 12 mai, le milliardaire a annoncé que Tesla n’accepterait plus le Bitcoin comme moyen de paiement, en justifiant cette décision par le fait que le Bitcoin se basait sur une technologie extrêmement énergivore. Le tweet du milliardaire a causé une chute brutale de 15% du cours de la cryptomonnaie.

S’il est vrai que le Bitcoin exploite un réseau plus énergivore que la plupart des autres blockchains, l’argumentaire déployé par le milliardaire a de quoi surprendre. Tout d’abord, parce que Tesla avait annoncé avoir investi plus d’1,5 milliard de dollars dans le Bitcoin en février dernier et dégagé des bénéfices substantiels de cet investissement. Fin avril, l’investissement de Tesla avait permis de dégager un bénéfice substantiel, évalué à plus d’1 milliard de dollars. Ensuite, parce qu’Elon Musk a longtemps soutenu le Bitcoin, allant jusqu’à ajouter la mention à la cryptomonnaie sur son profil Twitter. Durant des mois, le milliardaire a poussé en avant le marché, à grand renfort de tweets.

En février dernier, l’entreprise du milliardaire ne semblait d’ailleurs pas vraiment se préoccuper de l’impact environnemental du Bitcoin. Le directeur financier de Tesla, Zach Kirkhorn, avait confié à l’occasion que “Tesla avait investi dans le bitcoin pour obtenir un rendement sur son excédent de trésorerie dans un environnement à taux d’intérêt bas”, affirmait-il. Il poursuivait, “le marché du bitcoin est un marché liquide avec un avenir optimiste. Nous continuerons d’accumuler des bitcoins via les achats des clients”

Un retournement de veste à caractère politique

Les tweets d’Elon Musk ont fait chuter brutalement les cours, sans que rien ne semble réellement justifier l’acharnement du milliardaire. L’entreprise qu’il a lui même fondé en a d’ailleurs fait les frais. Le 13 mai, le cours de l’action a chuté à 571,69$, son plus bas niveau depuis le mois de novembre 2020. Paradoxalement, plutôt que de rebondir sur cette opportunité en choisissant une alternative “éco-friendly”, le milliardaire n’a cessé de pousser le Dogecoin ces derniers mois, un projet abandonné depuis des années par ses créateurs, qui avaient initialement créé le Dogecoin comme une blague, et qui se révèle de surcroit également énergivore.

L’argumentaire déployé par Elon Musk peine à convaincre. Difficile d’imaginer que l’investissement massif de Tesla dans le Bitcoin et le soutien apporté par Elon Musk en février dernier n’aient pas fait l’objet de recherches en amont sur le caractère énergivore du Bitcoin.

L’agence Reuters a toutefois identifié une information qui pourrait justifier le retournement de veste du milliardaire. Selon deux sources anonymes, la firme chercherait en réalité à intégrer le marché américain des crédits renouvelables. Tesla aurait ainsi pour ambition de profiter du plan de l’administration Biden pour la neutralité carbone des États-Unis en 2050, et de décrocher ainsi un contrat juteux. Or, accepter le Bitcoin comme moyen de paiement ne serait pas forcément un atout pour la candidature…

Fake news

Dans ses tweets, le milliardaire critique l’aspect énergivore du Bitcoin. Sur le papier, les chiffres sont alarmants. Le Bitcoin consommerait – à lui seul – autant d’énergie que les Pays-Bas. La validation des transactions du bitcoin est sécurisée grâce à un mécanisme appelé la preuve de travail ou proof-of-work, ce dernier demande un calcul extrêmement compliqué de la part des milliers d’ordinateurs qui font office de nœuds validateurs de la blockchain du Bitcoin. C’est ce processus que l’on appelle le minage et qui permet aux mineurs de gagner des bitcoins.

La problématique centrale abordée par Elon Musk est l’impact environnemental des cryptomonnaies. Selon un récent article paru dans la revue Nature, environ 80% des fermes à bitcoins mondiales sont situées en Chine et leur empreinte carbone est en passe de compromettre les objectifs climatiques du pays. Selon la revue scientifique, 40% des fermes chinoises sont alimentées au charbon. Cependant de plus en plus de mesures de la part des autorités visent à rabattre les mineurs vers les énergies vertes.

S’il est vrai que la blockchain du Bitcoin est plus énergivore que d’autres blockchains, ce ne sont donc généralement pas des centrales à charbon qui alimentent le secteur. 73% de l’énergie utilisée dans le minage du bitcoin serait de l’énergie verte, selon un rapport de Coinshare. La plupart des mineurs utilisent en réalité l’excédent d’énergie du réseau, qui serait de toute façon gaspillé. Michael Saylor, le PDG de MicroStrategy, le rappelle : près de 30% de l’électricité produite est gaspillée. Le Bitcoin n’en consommerait qu’une infime partie.

C’est un fait, Elon Musk aime brandir des chiffres qui sont incorrects et, à l’image de Donald Trump, d’affirmer une chose et son contraire en l’espace de 24 heures. Dimanche, le milliardaire postait une capture d’écran d’une discussion sur Twitter, dans laquelle il laissait sous-entendre que Tesla avait vendu son stock de Bitcoins, pour clarifier lundi, après une chute de 5% du cours, que Tesla “n’avait revendu aucun Bitcoin”. Entre son premier et son dernier tweet, Elon Musk aura fait chuter le cours du Bitcoin de plus de 20%.

Du buzz et rien que du buzz? 

Le cas du Dogecoin a lui seul pourrait nous éclairer sur les intentions du milliardaire. Chaque tweet d’Elon Musk a fait s’envoler le cours de la cryptomonnaie. Le 1er janvier dernier, le Dogecoin était évalué à 0,004 $. Avec l’appui du milliardaire, le Doge est monté à plus de 73 cents, avant de retomber. Elon Musk s’amuse à jouer avec le caractère spéculatif du Dogecoin, sans spécifier toutefois s’il en possède lui-même. L’envolée du Dogecoin a poussé de nombreux internautes à se ruer vers l’actif. Rappelons-le toutefois : le Dogecoin a un caractère extrêmement spéculatif. De surcroit, la plupart des Dogecoin sont la propriété exclusives d’une poignée de portefeuilles. Il suffirait que l’un d’eux vende tout pour que le cours s’écroule. L’attitude de Musk a donc quelque chose de totalement irresponsable vis-à-vis du grand public.

Le milliardaire n’hésite pas à avancer des idées totalement saugrenues. Lundi dernier, il affirmait qu’une mission de SpaceX serait financée entièrement en Dogecoin, pour mettre le satellite Dog-1 en orbite. Il a également déclaré à la surprise générale travailler main dans la main avec les concepteurs du dogecoin. Une information erronée puisqu’en réalité, Elon Musk aurait proposé à quatre développeurs de financer leur travail pour améliorer l’efficacité du Dogecoin. Les quatre développeurs en question ne sont toutefois pas les créateurs du Dogecoin. Le projet étant aujourd’hui open-source, n’importe qui pourrait techniquement faire évoluer sa technologie.

L’issue la plus divertissante est souvent la plus probable. L’issue la plus amusante, et la plus ironique, serait que le Dogecoin devienne la monnaie de la Terre dans le futur”, déclarait le milliardaire il y a quelques jours lors d’une session question-réponse sur Clubhouse. C’est un fait, faire chavirer le marché amuse le milliardaire.

On serait dès lors en droit de se demander comment Elon Musk n’a pas encore été rappelé à l’ordre. La SEC, l’agence américaine qui contrôle les manipulations du marché pourrait s’intéresser aux tweets du milliardaire. Elon Musk semble toutefois tirer parti d’un vide juridique.  Aux Etats-Unis, les cryptomonnaies ne sont pas considérées comme des titres boursiers. La SEC ne peut donc, en principe, pas se saisir de l’affaire.

S’il manipule très clairement le marché, Elon Musk ne le fait pas forcément dans son propre intérêt – jusqu’à preuve du contraire. Son mépris vis-à-vis des épargnants et son attitude désinvolte a toutefois de quoi faire grincer des dents. Rappelons-le toutefois, Elon Musk n’en est pas à sa première polémique. Le milliardaire n’avait pas hésité à accuser un plongeur britannique qui était venu en aide à des enfants thaïlandais coincés dans une cave d’être un pédophile. Le milliardaire s’était défendu devant les tribunaux en expliquant qu’il était commun en Afrique du Sud, son pays natal, d’appeler quelqu’un “pedo guy”.

E.F. avec M.V.