Un journaliste français s’est infiltré comme travailleur intérimaire chez Amazon. Il a parcouru chaque nuit 24 à 26 km dans les immenses travées du hangar de 40.000 mètres carrés de Montélimar. Plongée dans l’univers secret du premier site marchand au monde.

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L’immensité des hangars du géant américain donne le vertige. Même l’imagination n’y prépare pas. (LDD)

Jean-Baptiste Malet est un journaliste de 26 ans. Il est l’auteur d’un premier livre, Derrière les lignes du Front (Golias, 2011), un an de reportage auprès des militants d’extrême droite pour pénétrer les coulisses du parti de Marine Le Pen. Il signe aujourd’hui une enquête sur d’autres coulisses, autrement mieux gardées et surveillées, celles du géant américain de la vente en ligne, Amazon.

Il faut savoir en préambule qu’Amazon n’ouvre pas ses centres logistiques aux journalistes et que les employés ont pour stricte consigne de ne répondre à aucunes questions. Pourquoi tant de secret? Que cache cette politique d’un autre âge?

En 2008, une journaliste du Sunday Times, Claire Newell, avait passé le portique d’un centre Amazon en Angleterre, à Bedfordshire, en se faisant embaucher comme intérimaire pendant les fêtes de fin d’année. Son article où elle décrit par le menu les conditions de travail (cadences infernales, exigences physiques éprouvantes, heures supplémentaires imposées, permis de travail à points, etc.) avait marqué les esprits.

En 2011, c’était au tour d’un journaliste américain du Morning Call en Pennsylvanie de s’aventurer dans un hangar de l’enseigne au large sourire. A ce qu’avait décrit sa consœur anglaise, le journaliste américain ajoutait un facteur de pénibilité supplémentaire: la chaleur, soit 40 degrés en été à l’intérieur des hangars, qui entraînait des évanouissements en série et autant de points de pénalité. Plutôt que d’installer un système d’aération, la firme préférait s’allouer les services d’ambulanciers, postés à la sortie des hangars pour amener les employés souffrants à l’hôpital.

Jean-Baptiste Malet est le premier journaliste à pénétrer l’univers amazonien en France. Il a choisi pour cela le site de Montélimar et ses 40 000 mètres carrés de surface. 350 employés y travaillent. Pour faire face à l’augmentation des commandes au moment des Fêtes, 1200 intérimaires sont embauchés. Jean-Baptiste Malet postule à une offre auprès d’une agence d’intérim de Montélimar.

La première réunion a lieu dans l’agence et réunit huit candidats. Pendant deux heures, la préposée va exposer à ces cinq hommes (dont Jean-Baptiste Malet) et ces trois femmes la procédure de recrutement et l’organisation du travail chez Amazon. L’entreprise se divise en deux sections: la inbound (réception) et la outbound (production). La ­inbound représente la constitution du stock (l’entrée des produits). La outbound, la fabrication des colis. Un hangar Amazon est une vraie usine, comme le précise le journaliste, elle produit des colis.

Si vous êtes désigné pour travailler à la production, deux postes s’offrent à vous: pickeur ou packeur. Les pickeurs vont chercher les produits dans les immenses travées. En huit heures de travail, les pickeurs marchent plus de 20 km, explique la recruteuse (plus tard, Jean-Baptiste apprendra qu’il s’agit de 24 à 26 kilomètres). Les packeurs fabriquent les colis, debout, statiques, toute la journée.

Les ouvriers ont droit à deux pauses de vingt minutes (l’une payée par l’employeur, l’autre à charge du salarié). Jean-Baptiste Malet se rendra vite compte sur place que les 20 minutes se réduisent à cinq effectives. A cause de la distance à parcourir pour sortir du floor (la zone de travail), à cause du contrôle auquel les travailleurs doivent se soumettre à chaque sortie pour vérifier qu’ils n’ont rien volé.

Dans l’agence d’intérim, chacun a compris à ce stade que le travail sera éprouvant. Comme un leitmotiv, toutes les quinze minutes, l’employée de l’agence précise qu’elle ne veut s’adresser qu’à des gens très motivés et qu’ils sont libres de quitter la séance à tout instant. Personne ne s’en ira.

A l’issue de la rencontre, Jean-Baptiste Malet retrouve les postulants dans un café. C’est la galère financière qui fait office ici de motivation. Ils ont moins de 30 ans pour la plupart. Pour justifier l’acceptation des conditions qui s’annoncent, chacun, devant sa tasse de café, répétera comme un mantra qu’«en ce moment, question boulot, il n’y a qu’Amazon, de toute façon».

Jean-Baptiste Malet sera sélectionné comme pickeur de nuit. Le récit de la découverte du hangar, de la prise de conscience physique et émotionnelle de l’immensité et des vertiges qu’elle occasionne est saisissant. «Même l’imagination n’y prépare pas», écrit-il.

La nuit de travail commence par le rassemblement des employés devant le lead (le contremaître) qui annonce, dans un mégaphone, les objectifs à atteindre. Les anciens militaires sont prisés par la hiérarchie d’Amazon et particulièrement recrutés pour devenir cadres. Les managers ont leurs bureaux au cœur du hangar et vont passer la nuit à suivre sur leur écran l’évolution et la cadence de chaque employé.

Le pickeur est muni d’un chariot et d’un scan. Sur le scan s’affiche l’emplacement du produit à trouver. Dès que le pickeur met trop de temps pour se rendre d’un point à un autre, un message du manager s’affiche sur l’écran pour le rappeler à l’ordre. Dans ce climat, la délation fleurit. La hiérarchie reçoit les récits des délateurs avec des phrases comme: «Merci, je saurai que je peux compter sur toi.» Le tutoiement est obligatoire chez Amazon. Mais les syndicats fermement entravés.

Jean-Baptiste Malet parviendra à approcher quelques syndicalistes. Après leur avoir révélé sa véritable profession, il leur proposera de les rencontrer à l’extérieur de l’entreprise pour recueillir leur témoignage. Aucun n’honorera le rendez-vous. La peur des représailles est trop forte.

Au bout de quelques jours à peine, Jean-Bernard Malet note sur lui l’implacable effet de l’épuisement physique et mental. Abrutissement et régression émotionnelle sont au rendez-vous. Ce qui n’empêche pas chaque lead ou manager de saluer les employés par un «have fun !» énergique. «Amusez-vous!» Pour Jean-Baptiste Malet, l’injonction participe d’un conditionnement psychologique qui fait accepter l’inacceptable aux employés. Le «have fun!» s’accompagne de petites surprises (un repas à Noël, cocottes en chocolat à Pâques, bons cadeaux) qui, pour des employés épuisés et au faible pouvoir d’achat, prennent les atours de bonus généreux. Les robots humains retournent, rassérénés, dans les travées de l’immense hangar.

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Article rédigé par Lisbeth Koutchoumoff sur le site du Temps.

8 Commentaires

  1. une paire de poumon, une centaine d’ouvrier, des milliers de litre d eau, pesticide,ect …. Ace prix la meme ton jean va te couter plus de 50 euros. Faut te calmer un peu le marseillais.

  2. J’y travaille et non je ne suis pas un robot humain. J’ai lu ce livre. Il reflète la réalité du terrain d’une manière superficielle. Le journaliste y a passé 15 jours. Vous vous feriez une idée juste d’une entreprise en 15 jours ?

  3. Les pickeurs ne sont pas en rollers et pourquoi laisser debout les packeurs? Sinon cela ressemble à ce qu’on s’imagine d’une galère (cadence 24) et ban de nage.

  4. N’empêche, les amis (vous, les commentateurs); en matière de capital culturel, vous faites fort.
    Pas de fautes de syntaxe ni d’orthographe…
    Enfin un fil de commentaires lisible!
    Le Soir et Amazon seraient-ils les fournisseurs des lettrés?

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