Parmi les réseaux sociaux les plus utilisés, Instagram est devenu le lieu incontournable pour partager les photos de ses escapades gourmandes. Une présence qui pose question quant au rapport qu’ont les utilisateurs avec la nourriture.

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Avec plus de 800 millions d’utilisateurs actifs par mois, Instagram est devenu l’un des lieux incontournables pour partager des photos de son quotidien. Outre des selfies, photos de paysages et d’escapades, on y retrouve aussi des clichés plu surprenants, et notamment des photos de petits plats préparés à la maison ou commandés dans un restaurant. Une drôle de pratique qui en dit aujourd’hui beaucoup sur nous. Qu’on aime ou qu’on déteste, difficile de ne pas y voir un phénomène. Il suffit d’ailleurs de taper le hashtag « food » pour se rendre compte de l’ampleur : 224.349.035 photos trouvées.

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Difficile de trouver une explication rationnelle à ce phénomène sorti de nulle part. C’est tout juste si l’on peut trouver une corrélation avec les blogs culinaires, qui ont eux aussi connu une incroyable croissance ces dernières années. La tendance passionne en tout cas autant les utilisateurs lambdas que les comptes “pros”, mais aussi la sphère scientifique. Plusieurs recherches se sont intéressées à ce sujet et différentes hypothèses ont vu le jour pour tenter d’expliquer les mécanismes psychologiques derrière cette pratique.

En 2013, une étude américaine publiée dans le magazine Psychological Science avait pour objectif de démonter l’influence des rituels dans la manière de manger. L’étude a soutenu que prendre une photo de son plat améliorerait son appréciation. L’explication serait qu’en prenant plus de temps pour la préparation visuelle ou pour se positionner pour prendre un plus joli cliché (cadrage, lumière, décor), on aurait tendance à être plus fier de soi, de sa nourriture et on l’apprécierait donc davantage son repas. Partager sur Instagram et recevoir des likes serait une reconnaissance pour son travail ou pour son plaisir gastronomique. Une manière de profiter une seconde fois de son plat.

A côté de ça, l’Université de Harvard s’est intéressée au phénomène du “humblebrag”, une manière de se vanter de manière détournée. Partager son repas et le cadre où l’on mange serait une manière de vendre indirectement son mode de vie sur les réseaux sociaux. Il est vrai qu’on voit rarement des photos des restes de la veille, réchauffés au micro-onde et sans aucune présentation. L’idée ici, serait de montrer au reste du monde “que l’on vit bien”, sans en faire des tas.

Une influence sur notre manière de manger

D’autres études montrent que l’influence de ce genre de clichés sur notre rapport à la nourriture pourrait ne pas se limiter à améliorer son appréciation, mais mener potentiellement à des troubles alimentaires. Pour Valerie Taylor, la chef du service de psychiatre de l’Université de Toronto, cette communication obsessionnelle sur ce que l’on mange serait la manifestation d’un trouble alimentaire. On oublierait tout ce qu’il se passe autour pour se concentrer uniquement sur ce qu’il se trouve dans notre assiette, sans vraiment non plus en profiter.

Paradoxalement, certains scientifiques estiment que ce “trouble alimentaire” permettrait de mieux soutenir un régime. Poster une photo de son plat aurait un effet bénéfique pour ceux et celles qui souhaitent perdre du poids. Ces postes journaliers sont en effet la version 2.0 des cahiers de régimes qu’on utilisait pour contrôler son alimentation. Une manière de garder une trace de tout ce que l’on mange avec un aspect culpabilisant en cas de faille. En effet, le fait que ça soit publié sur internet, et visible de tous, aurait tendance à rendre plus réels les petits écarts de la vie.

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Cette étude montre donc un aspect positif à ces postes, une manière de rester motivé et de prendre réellement conscience de ces failles. Mais, selon l’University College de Londres, cette relation entre Instagram et la gastronomie ne serait pas aussi positive que cela. Son hypothèse rejoint l’analyse de la psychiatre Valerie Taylor puisque ces posts amèneraient effectivement à des troubles alimentaires chez les plus fragile, notamment l’orthorexie. Une maladie qui pousse ceux qui en souffrent à vouloir toujours manger plus sainement et à rejeter toutes autres formes de nourritures. Une obsession pouvant aller jusqu’à l’extrême et qui est facilitée par cette surexposition de plats sains sur Instagram.

A côté de ça, Instragam s’est avéré être une aide pour des personnes souffrant justement de troubles alimentaires. Des communautés se sont créées avec cet objectif. Une manière de pouvoir parler à des personnes qui partagent cette souffrance, de s’encourager et d’illustrer ses efforts. Les commentaires et la possibilité de s’abonner à des comptes permettent de suivre l’évolution ou les conseils d’autres personnes.

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Des photos qui peuvent gêner

Au-delà des posteurs et consommateurs, on peut se poser des questions sur le point de vue des restaurateurs et chefs cuisiniers qui subissent le phénomène. En dehors de gêner les autres clients avec les flashs des photos, ce genre de cliché est-il aujourd’hui accepté au niveau juridique ? Et pour aller plus loin, n’y a-t-il pas atteinte aux droits d’auteur en ce qui concerne la création des cuisiniers ? Des questions qui ne taraudent pas forcément les photographes en herbe, mais qui méritent tout de même réflexion.

Quand on interroge la loi belge, pour qu’une œuvre profite du droit d’auteur, il faut que celle-ci soit reconnue comme originale, mise en forme et que le résultat soit l’œuvre d’une activité créatrice. En ce qui concerne les recettes de cuisine, la Cour de Liège a déjà eu l’occasion de se prononcer par la négative, celles-ci ne peuvent être protégées par un tel droit. En effet, elles sont plus considérées comme des méthodes ou variantes plutôt que des créations.

Mais qu’en est-il des assiettes magnifiquement élaborées dans des prestigieux restaurants ? Les choses se compliquent légèrement. La loi ne dit rien d’explicite à ce niveau et aucun cas de jurisprudence n’est à déplorer pour l’instant, mais il est vrai que certaines assiettes sont plus un ravissement pour les yeux que – peut-être – pour l’estomac.

Certains chefs se sont déjà offusqués, notamment en France, de voir leurs plats partagés sur internet. La recherche créative et la mise en place sont parfois très élaborées et être copié pourrait s’avérer très frustrant pour eux. Au-delà de nos voisins français, des sigles font leur apparition sur les façades de restaurants illustrant un smartphone barré, notamment en Angleterre et aux États-Unis.

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Une pratique interdite en Allemagne

Nos voisins allemands ont fait parler d’eux il y a quelques temps, justement pour avoir interdit la capture et la diffusion de photographies de plats de restaurants. En effet, la Cour de Justice allemande avait tranché, en 2015, de manière favorable aux demandes des chefs et ainsi, condamnait les clichés pris sans l’accord des auteurs des assiettes prises en photo. La principale raison évoquée était que les photographies prises avec des smartphones ne faisaient pas honneur aux créations et ternissaient l’image des chefs.

Si vous allez en Allemagne, il est donc préférable de demander l’autorisation à l’établissement pour capturer des photos de vos plats, sans quoi vous vous exposez à des amendes salées. Encore faut-il que le restaurant porte plainte, mais tout peut arriver.

Une mode au service des restaurants

Les propriétaires de restaurants ont tout de même compris l’avantage de ce genre de procédés. Une publicité gratuite et une diffusion qui peut être parfois importante. Les blogs culinaires ou les comptes Instagram spécialisés dans les critiques gastronomiques ou critiques de restaurants explosent un peu partout, pour le plus grand plaisir des restaurateurs.

Pour la bloggeuse mode Ann Piraprez, le processus est totalement inoffensif et ces clichés servent également à conseiller ses abonnés. « Quand je poste des photos de ce que je mange, c’est surtout pour partager des bonnes adresses. C’est l’occasion pour moi de faire découvrir à mes abonnés des adresses sympas soit à Liège, soit lors de mes voyages ». Une initiative privée, mais également un bon filon à exploiter pour les restaurants : « Il m’arrive d’être invitée à manger par un restaurant gratuitement. C’est toujours sympathique, ça me permet de découvrir des choses et d’écrire un article ».

Crédit : Ann Piraprez
Crédit : Ann Piraprez
Crédit : Ann Piraprez
Crédit : Ann Piraprez

Les dérives des réseaux sociaux sont souvent insoupçonnables. Comment les créateurs de l’application auraient-ils pu imaginer que la gastronomie prendrait une place aussi importante sur Instagram ? Après l’arrivée de Facebook, les sciences sociales se sont de plus en plus intéressées aux conséquences et aux pratiques des réseaux sociaux sur notre vie, avec des hypothèses très diverses. Au-delà de la science, les utilisateurs d’Instagram ne peuvent passer à côté du phénomène et les questions posées ici sont légitimes. Au-delà de l’aspect juridique, c’est plutôt la bienséance qui devrait être mise à l’honneur, dans le respect de chacun. Il n’est pas toujours agréable de voir des flashs à côté de notre table tout le long d’un dîner en amoureux. Les réseaux sociaux ne doivent pas prendre le pas sur la vie réelle, surtout chez les plus fragiles. Une trop grande utilisation de ceux-ci pouvant mener à des conséquences néfastes.