Airbnb, Uber et consorts : quand l’économie du partage terrorise les professionnels

Par posté le 25 août 2014

Uber, Lyft et Airbnb sont devenus presque aussi populaires que les services de réservation d’hôtels et de taxis. Une situation qui affecte aujourd’hui profondément les revenus des professionnels et pourrait même déstabiliser l’économie toute entière.

Les véhicules de Lyft sont facilement identifiables en ville © AFP

Les véhicules de Lyft sont facilement identifiables en ville © AFP

Partager sa voiture, son logement ou un trajet avec de parfaits inconnus présente de nombreux atouts pour le citoyen. En plus d’être écologiste, la démarche permet à tout un chacun de bénéficier de nouveaux revenus, souvent copieux.

Récemment, l’une de mes connaissances évoquait son expérience avec un service de car-pooling, qui permet de partager un trajet avec plusieurs inconnus pour diviser les frais. Parti pour un road trip à travers l’Europe, il a partagé ses trajets avec une dizaine de navetteurs, ce qui lui a rapporté près de 300€. Selon lui, cette somme était suffisante pour financer les trajets, et même quelques petits extras. “Cela m’a permis de gagner quelques dizaines d’euros, en plus de rembourser entièrement mes frais liés au voyage.” Si dans la pratique, l’intérêt de partager ses biens est donc bel et bien réel, l’impact de ces nouvelles habitudes sur les professionnels de l’industrie est énorme. Selon l’un de ses “clients”, utiliser ce type de services permet de faire des économies substantielles. En l’occurrence, un trajet entre Liège et Cologne ne coûtait qu’une dizaine d’euros. Alors que le même trajet en train avoisinait la cinquantaine d’euros. Bien sûr, le conducteur peut embarquer autant de “clients” qu’il le souhaite, ce qui lui permet de plutôt bien rentrer dans ses frais.

En ville, des services comme Uber proposent également un service alternatif de transport urbain. En pratique, des conducteurs approuvés par la compagnie proposent des courses aux quatre coins de la ville, moyennant un paiement souvent une à deux fois meilleur marché qu’une course en taxi. Vivement critiqué à Bruxelles, Uber est accusé de concurrence déloyale vis-à-vis des professionnels. Tarifs plus attractifs, absence de contrôle et surtout manque de sécurité pour le client sont les problèmes qui reviennent le plus souvent sur le tapis. De confidence d’un conducteur Uber, il serait possible d’arrondir ses fins de mois avec des extras pouvant atteindre les 500€. Pour le client, la course est également facturée à un tarif préférentiel, deux à trois fois inferieur à la commission d’un taxi. Un intérêt réciproque qui pèserait lourd sur l’industrie. Le manque à gagner des taxis face à cette concurrence déloyale est énorme. Et les effets sur l’emploi dans ce secteur pourraient vite se faire ressentir. Seulement voilà, s’il est difficile de ne pas reconnaître les déséquilibres que créent de tels services dans la société actuelle, nombreux sont les clients qui pointent aujourd’hui du doigt les défauts des services existants. Car le gros avantage d’Uber, c’est bien sûr son application mobile, simple à utiliser, et efficace. Elle permet de commander un trajet sans devoir lever le petit doigt, et de régler la commission depuis l’application.

Dans d’autres villes européennes, comme Berlin, les professionnels se sont organisés et proposent désormais des applis similaires, pour les taxis. Mais cela n’empêche visiblement pas Uber d’y faire recette, puisque de nombreux clients prennent uniquement en compte l’énorme différence de prix entre une virée en taxi et en voiture privée.

Les avantages d’employer ces conducteurs indépendants, pour Uber, sont énormes. Pas de syndicats à l’horizon, pas de primes de départ, et surtout, comme indépendants, les conducteurs sont censés régler leurs petits soucis tout seul… Ce qui explique en grande partie les tarifs réduits de ces services.

Dans l’immobilier également, le “partage” fait des ravages. Airbnb, un service de location de chambres et appartements privés, est devenu tellement populaire qu’il déstabilise aujourd’hui le marché immobilier. A San Francisco par exemple, plusieurs milliers de lofts et appartements sont aujourd’hui destinés uniquement à la location de courte durée sur Airbnb, ce qui rendrait beaucoup plus difficile la recherche d’un appartement dans le centre ville, selon les autorités. Et aurait un effet direct sur la flambée des prix. Un appartement deux chambres en centre ville rapporterait en moyenne 3500$ par mois avec un système de location classique, et rapporterait jusqu’à 6500$ par mois via Airbnb (source: ZDNet). Le tout, avec des taxes largement inférieures.

Récemment, nous avons eu l’occasion de parler du sujet avec plusieurs utilisateurs du service, qui reconnaissent l’importante différence de prix. Louer son appartement une semaine à des touristes rapporterait désormais davantage que louer l’appartement un mois à un autochtone. Dès lors, difficile de ne pas céder à cette nouvelle tendance…

Bien sûr, tout cela implique une organisation irréprochable. “Il faut répondre rapidement aux demandes des clients, fournir les informations légales aux autorités, rester disponible, et connaître les risques.” Néanmoins, les revenus supplémentaires générés par un tel service sont tels que la plupart des membres d’Airbnb sont prêts à ces petits sacrifices.

Oui, mais, et les hôtels dans tout ça? La différence tarifaire a un effet encore limité sur les revenus du secteur touristique, mais sur le long terme, le danger est bien réel.

D’autant plus que la plupart des membres d’Airbnb proposent régulièrement à leurs clients de contourner les services de la startup américaine et de réserver la chambre ou l’appartement directement auprès du propriétaire pour un futur séjour. “Une fois le premier séjour terminé, une relation de confiance peut s’établir entre les deux parties” explique un membre d’Airbnb, qui n’hésite pas à proposer des nuitées à des tarifs préférentiels, mais sans aucune garantie, et totalement illégales, à ses clients. Une méthode qui lui permet de faire du noir et de passer outre la commission du service… Au cours de nos trois derniers séjours, deux membres du service nous ont ainsi proposé de voyager à tarifs préférentiels lors de notre prochain séjour…

Aussi intéressante la notion de partage puisse-t-elle être, et notamment pour l’environnement, le déséquilibre que cette nouvelle industrie pourrait causer est préjudiciable. On parle ici de dizaines de milliers d’emplois qui pourraient disparaître, au profit de quelques particuliers qui souhaitent arrondir leurs fins de mois. Une bombe à retardement qui pourrait bien remettre en question le système tout entier.

Le débat sur l’économie de partage est en tout cas ouvert, et plus que jamais d’actualité en Belgique.

Actif dans les rubriques Eco et Lifestyle du journal, j’ai rejoint Le Soir il y a trois ans pour une formidable aventure numérique. Globe-trotter passionné de photographie, je m’intéresse à tout ce qui touche aux nouvelles-technologies. Twitter : @etiennefroment

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11 Comments

  1. Jean-Christophe

    25 août 2014 at 15 h 33 min

    C’est fort réducteur comme article.
    Il oublie, entre autre, de dire que l’argent qui rentre dans la poche des gens qui mettent à disposition leurs services via ces sites est réinjecté dans l’économie directe, contrairement aux sociétés (taxi, hôtel,..), parfois à capitaux étranger, qui font des bénéfices qui s’évanouissent dans les limbes financières.
    Au final, je ne sais pas si c’est si préjudiciable que ça, d’un point de vue global.
    En même temps, je comprends les sociétés pré-diluviennes qui ne se mettent pas à jour et qui voient leur activité réduite par l’avènement de systèmes actuels.

  2. Dumbphone

    25 août 2014 at 15 h 40 min

    Dire que l’apparition de ces nouveaux services de partage est quelque chose de préjudiciable à l’économie, c’est prendre le problème à l’envers.

    Dans une obsession de croissance, on a depuis des décennies fait payer un nombre croissant de choses, tout est devenu l’occasion de faire du business ou de demander une contribution au citoyen.

    Les banques, p.ex., où il y a des années de cela on allait déposer ses virements au guichet pour qu’un employé les encode, ont réussi à nous faire faire le boulot sur PC ou smartphone tout en nous facturant des frais au-delà de x opérations.

    Les villes, où dans ma jeunesse la plupart des parkings en rue étaient gratuits, ont mis ces parcmètres quasiment partout, et à des tarifs sans cesse croissants.

    Je me souviens d’un voisin qui s’offusquait, en vacances, d’avoir dû garer sa voiture sur un parking (payant) et ensuite payer un droit d’accès pour avoir le droit de voir un vieux pont romain qui, pendant des siècles, avait probablement été accessible à tout le monde pour pas un rond.

    Etc, etc.

    Bref, le consommateur, à force de payer pour tout et rien, commence à avoir les poches de plus en plus vides et à chercher des solutions alternatives.

    L’économie de partage n’est qu’un retour de balancier (de bâton ?) pour le nombre croissant de choses que l’on a rendues payantes alors que depuis l’aube des temps, les gens s’arrangeaient entre eux.

    Les chiffres de croissance sont à la traîne ? Attendez, ce n’est qu’un début.

  3. jevouslavaisdit

    25 août 2014 at 15 h 44 min

    moi, c’est la politique de vie privée d’ AirBnb qui me terrorise: aléatoirement ils demandent à 25% de leurs utilisateurs de répondre aux critères dit de “Verified ID” pour effectuer une réservation: il faut donc fournir numéro de téléphone ET copie de carte d’identité ( avec photo et signature clairement visibles) ET compte de réseau social ( avec mot de passe!): donc plus d’exigences qu’une banque en ligne, tout cela géré on ne sait comment, par une société tierce, sous loi américaine… Bref, l’occasion pour moi de découvrir les services alternatifs de Wimdu et VRBO.

  4. C Garcia Avello

    25 août 2014 at 16 h 18 min

    Il faudra analyser l’impact sur l’emploi mais ceci représente un mode de société ou l’argent va d’une personne avec des moyens limités vers un autre personne à moyens limités (je ne vois pas un CEO ou un actionnaire proposer/utiliser ce service)
    Cela a le mérite de ne pas enrichir le fameux 1% le plus favorisé.

    • Horea

      25 août 2014 at 18 h 17 min

      Très bien vu. Si ce genre de services se développent avec succès dans les 5 années à venir, on va de facto entrer dans un genre de société communiste et le comble c’est que ce sera l’économie de marché et de consommation qui aura mené à ça.
      Je trouve que les 1% ont des soucis à se faire, parce que la consommation efreinée était jusque-là la base de notre système de vie actuel et la source de leur richesse.

  5. Johnny

    26 août 2014 at 7 h 57 min

    Bonjour,
    J’ai du mal avec l’idée de cataloguer l’expérience du voyageur européen qui finance son voyage avec des covoitureurs dans la même catégorie que uber. Dans le premier cas, on partage effectivement une ressource (un trajet) avec un coût pratiquement nul pour le donneur. Cela a un sens économique (l’efficience) et écologique(réduction de l’empreinte) de favoriser cette approche. Dans le second, le conducteur effectue un trajet qu’il n’aurait pas fait autrement pour être rémunéré. Cela n’est pas plus efficient ni écologique qu’un taxi. La différence en terme de coût est liée d’une part à la protection sociale des travailleurs et d’autre part au retour à la société. C’est exactement le même problème que le travail au noir.

    Le service proposé par uber a le mérite de dépoussiérer l’industrie du taxi : flexibilité, garantie de prix, sécurité… Des qualités importantes qui manquent a cette industrie (raisons pour lesquelles je déteste prendre le taxi). Mais a moins de vouloir détricoter l’état, il faut penser à contribuer justement à l’effort commun. Je suis un grand adepte de l’économie de partage mais je trouve ça un peu réducteur de voir tout le débat sous la lorgnette 99 vs 1% – gros méchant capitaliste contre les autres.

  6. de Viron

    26 août 2014 at 11 h 40 min

    L’erreur de cet article consiste à assimiler UBER à l’économie de partage. Que fait UBER ? Il transporte le citoyen A du point X au point Y pour un montant légèrement inférieur à celui pratiqué par les taxis. En un mot, c’est du transport rémunéré de personnes “en noir”. Donc, pour gagner son argent, le chauffeur utilise des routes qu’il ne paye pas et des services qu’il ne paye pas. Il ne souscrit pas à l’assurance légale pour le transport rémunéré de personnes. Assimiler cela à de l’économie partagée est faire le grand écart : où est l’avantage écologique ou énergétique ? En quoi est-ce novateur ? Le travail au noir remonte à la nuit des temps !

    • Horea

      26 août 2014 at 12 h 50 min

      Selon vous, le fait de limiter arbitrairement le nombre de licences taxi et imposer des prix prohibitif est une bien meilleure solution, dans les conditions ou il y a 500.000 chômeurs et pas mal de gens qui pourraient bénéficier de prix taxi plus bas.
      Je voudrais d’ailleurs qu’on m’explique quel est le raisonnement de la limitation des licences taxi? Pour quoi ne pas simplement imposer des contraintes de sécurité et de formation des conducteurs, de taxes et assurances, peut-être des contraintes esthétiques sur les voitures et laisser à tout un chacun qui considère que l’activité est rentable, le droit de s-y investir. On n’aurait peut-être plus besoin d’un Uber ou d’autres services qui pourraient effectivement mener à des pratiques de travail en noir.

    • de Viron

      5 septembre 2014 at 13 h 16 min

      De nombreux pays ont essayé de libéraliser l’octroi des licences de taxis : Etats-Unis, Suède, Pays-Bas, Irlande, Canada etc…Partout, ce fut un échec : les promoteurs de la réforme espéraient une hausse de la qualité du service et une baisse des prix et ce fut le contraire qui s’est produit. Pour vous en convaincre, vous pouvez consulter l’excellente étude publiée après la “table ronde de l’OCDE” qui s’est tenue à Paris en 2033. Il s’agit de la table ronde 133 disponible sur internet.
      Au vu des expériences réalisées dans les autres pays, il serait à craindre que la libéralisation de l’octroi des licences à Bruxelles ne conduise exactement aux effets inverses de ce qui avait été annoncé :baisse de la qualité et hausse des tarifs. Si l’on veut que les tarifs restent modérés à Bruxelles – ce qui est le cas quand on les compare aux tarifs pratiqués dans les villes européennes comparables – il faut que l’offre reste proportionnelle à la demande, d’où la nécessité de limiter le nombre de taxis en circulation. Ce qui devrait être amélioré, c’est le cahier des charges imposé aux opérateurs et le contrôle du bon respect de ce cahier des charges. Dans le domaine des services d’utilité publique, la libéralisation est rarement le bon choix : qu’a gagné l’usager à la privatisation de la poste, à l’ouverture des marchés de l’électricité ? La privatisation des chemins de fer britannique s’est soldée par une catastrophe ! Améliorer le quotidien se fait en étudiant les faits, pas en se laissant pièger par des mirages idéologiques…

  7. Mike

    26 août 2014 at 18 h 41 min

    C’est une bonne question. La limitation du nombre de licences peut apparaître comme une entrave à la concurrence et la défense d’une rente de situation. Néanmoins si elle est présente dans la plupart des capitales européennes, c’est parce que le taxi fait partie du transport public au même titre que le bus. Il est donc soumis à des règles coûteuses (disponibilité pour tous, tarif fixé par l’autorité publique, taximètre, marquage de la voiture, formation des chauffeurs, assurance spéciale, etc…). Les expériences de libéralisation dans quelques villes ont tourné court. Après quelque temps, hausse des prix et baisse générale de qualité ont suivi l’augmentation anarchique du nombre de taxis.

    • Horea

      26 août 2014 at 20 h 59 min

      Je vois mal comment les prix pourraient augmenter si on impose une limite supérieure (comme pour l’essence) et comment la qualité pourrait-elle baisser si on fait des contrôles réguliers.
      Qu’on se le dise en passant, Uber vient avec un système de rating aussi bien des chauffeurs que des passagers, ce qui est loin d’être le cas pour les taxis actuels, malgré des prix deux fois supérieurs et une mascarade d’encadrement dont la valeur ajoutée est de loin inférieure aux coûts qu’elle engendre pour le consommateur.
      De plus, on trouve toujours des moyens pour ponctionner de plus en plus les automobilistes (voir les 40 millions de contrôles de vitesse) mais non seulement on se refuse de penser à des améliorations du système des taxis, mais on enfonce même ceux qui comme Uber, viennent proposer des alternatives en toute légalité (jusqu’à preuve du contraire).

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